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La violence politique par le bas

Stratégies de mobilisation populaire et de légitimation des actions des milices Maï-Maï au Maniema

By Guilain Mathe, 29 juin 2012

Réfléchir à haute voix et anticipativement pour une prise au sérieux de la crise actuelle au Congo-Kinshasa : « Le sens et l’enjeu de ce que nous avions dit sont toujours d’actualité ». Pourquoi la RDC ne ferait-elle pas confiance à ses élites intellectuelles indépendantes pour repenser, de façon réaliste, ses politiques en matière de défense et de sécurité en ce contexte critique ? Telle est la portée de cette livraison, un extrait du mémoire réalisé en 2008 pour le Diplôme d’Études Supérieures (DES) en sciences politiques et administratives de Dr. Fraternel D. Amuri Misako. Son mémoire de DES est intitulé « Les milices maï-maï au Maniema (août 1998 – juin 2003) : un mode d’affirmation politique des masses rurales ? ».

L’auteur de ce papier, M. Fraternel D. AMURI MISAKO, est Docteur en sciences politiques et administratives. Il est actuellement dans le Post-Doctoral Program à l’University of Kentucky (USA) où il dispense les cours "Africa in Global Perspectives" (Department of Anthropology) et "Politics, Religion, and Violence in Africa" (Department of Political Science). Email : framuri23@hotmail.com

Chapitre II : Stratégies de mobilisation populaire et de légitimation des actions des milices Maï-Maï au Maniema

Dr. Fraternel D. Amuri Misako (Un extrait de son mémoire de D.E.S. intitulé « Les milices maï-maï au Maniema (août 1998 – juin 2003) : un mode d’affirmation politique des masses rurales ? »

L’analyse de l’idéologie du mouvement Maï-Maï au Maniema est une tâche ardue que nous ne pouvons nous permettre d’approfondir dans le cadre de la présente étude sans courir le risque de demeurer superficiel.

Toutefois, pour en donner certains de principaux axes à nos lecteurs, nous présentons dans les lignes qui suivent les coordonnées relatives aux stratégies qui ont été mises en œuvre par les milices Maï-Maï de cette province afin de mobiliser les masses rurales à soutenir leur cause. Nous en donnons essentiellement quelques documents et quelques pratiques pour la compréhension du processus de légitimation, d’une part, et des dérives nationalistes découlant des actions miliciennes, d’autre part. Dans cette étude, nous désignons les dérives nationalistes par l’expression ‘risques de basculement vers l’extrémisme ou l’activisme intégriste’ . Les Maï-Maï soutiennent unanimement que les documents qu’ils exploitent ont été trouvés chez leurs ennemis : les uns chez des sujets rwandais tombés sur le champ de bataille, les autres chez des sujets congolais qui n’ont pas su les garder ou, du moins, leur accorder toute la discrétion voulue en raison de la conjoncture sociopolitique de l’époque.

II.1. L’exploitation du mythe de l’écrit comme fondement de la vérité historique : de l’impérialisme imaginaire à la violence contre la réalité impérialiste.

De prime abord, il sied de souligner que tous les documents utilisés (du moins ceux que nous avons rassemblés à ce jour) sont inspirés des Ecritures saintes chrétiennes (la Bible) comme base d’interprétation des faits liés ou reliés à l’impérialisme dont sont reprochés les alliés rwandais ‘Tutsi’ du RCD dits envahisseurs, d’une part, et des actions nationalistes menées par les milices Maï-Maï en réaction contre ces derniers.

Parlant de la violence sur le registre religieux (« Religious Violence »), Jack David Eller fait observer : “There are some people who think that religion is the source of all violence in the world. There are others who think that religion is the source of all good in the world, including morality, charity, scholarship, and “family values.” No doubt, both statements are exaggerations. Religion is a source of great good, and it is a source of great evil” .

Nous traduisons cette déclaration par ces termes : « Il y a certaines personnes qui pensent que la religion est la source de toute violence dans le monde. Il y en a d’autres qui pensent que la religion est la source de tout bien dans le monde, comprenant la moralité, la charité, l’érudition et les ‘valeurs positives.’ Sans doute, les deux énoncés expriment des exagérations. La religion est source aussi bien du grand bien (bonheur) que du grand mal (malheur) ».

Dans cette perspective, il apparaît légitime que, pour bon nombre de nos informateurs, la Bible est un instrument dont se servent judicieusement, sinon malicieusement, et les bons et les méchants ; les impérialistes comme les nationalistes se servent de mêmes instruments pour soutenir leurs idéologies et leurs actions respectives : les premiers comme les seconds s’abreuvent dans la même source qu’est la Bible. Pourtant, celle-ci est perçue comme le chemin menant vers une société idéale où règneraient la justice, la richesse, la paix,…

Les impérialistes étrangers alliés du RCD soutiennent le caractère juste de la guerre menée en RDC sur la base des références bibliques. Ainsi est-il mentionné sans détours : « Vendredi le 18 septembre 1998 dans un article « L’or du Kivu, engin (enjeu ?) caché du conflit en RDC », Agence France Presse écrivait : « Une légende vivace dans l’Est congolais situe les mines d’or du roi Salomon dans cette zone »(Kivu), territoire qui alors était et qui reste encore sous le contrôle jaloux de Paul Kagame, le président rwandais de facto. Aujourd’hui comme alors, le pillage de l’or du Kivu battait son plein. Une autre version veut que ceux qui appuient les Tutsi dans la guerre de conquête au Congo expliquent l’invasion actuelle au Congo par la bible. A la conférence de Havila, quelques versets bibliques sont lus : le livre d’Exode 4, 17 ; 17, 5 ; 3, 10 ; 3, 16-20 ; 17, 5-7. Selon eux, la guerre actuelle de conquête tutsie dans la région des Grands Lacs, ‘Havila’, et surtout au Congo est « un fait prophétique, une volonté de Dieu [d’] Israël ». Et pour preuve, disent-ils, le livre biblique d’Esaïe, chapitre 18, verset 1-2 est leur appui. Ici on parle des « peuples de grande taille »(les Tutsi) qui hériteraient le pays situé entre deux fleuves au Sud de l’Ethiopie(le Congo). Cette région serait donc l’actuelle région des Grands Lacs africains ou simplement en termes « Tutsis-Hébreux » : « la terre sacrée de Havila », « la mémoire perdue de douze codes hébraïques …des peuples kushites de l’Abyssinie Méridionale (Rwanda, Burundi, Buha, Ankole, Bukavu, etc.) » .

De même, pour les nationalistes représentés ici par les Maï-Maï, tout se ramène à l’évocation des précédents historiques du phénomène d’occupation (l’impérialisme) et des personnages bibliques (les opprimés) ayant incarné le phénomène de résistance à l’oppression (le nationalisme). Le verset célèbre à ce sujet se rapporte à Naboth (1 Rois 21 :1-17) : ce dernier est considéré comme le premier nationaliste pour avoir refusé l’aliénation des terres ancestrales au profit de Achab, roi de Samarie. Celui-ci et son épouse Jézabel se sont attirés la colère de Dieu à cause de leur conduite criminelle (confiscation de la vigne de Naboth après avoir commandité sa mort). Le roi est comparé à l’Américain (impérialiste) et son épouse au Rwandais ‘Tutsi’ (expansionniste). A cet égard, nous avons retenu trois documents à décrypter :
-  Le rêve fou de Kagame : le Congo dépecé ;
-  La réunion tenue en Amérique. Document Top secret. Processus de la guerre de conquête des Tutsi « Bahima » ;
-  La Charte de l’Impérialisme.

1. « Le rêve fou de Kagame : le Congo dépecé ».

Labélisé ‘L’œil du peuple’ comme identité de son auteur, ce document d’une page est présenté comme ayant été produit à Bunyakiri (au Sud-Kivu) en date du 25 juin 1999. En luminaire, il est dramatiquement souligné que le danger imminent qui guette le pays et le peuple congolais, ne permet aucun doute quant à la nécessité et l’urgence d’une action collective de sauvetage de la part des Congolais en général et de la population du Kivu en particulier. En fait, comme cela transparaît nettement dans l’extrait qui suit, c’est le discours de l’autochtonie qui fonde la mobilisation des masses urbaines et rurales en vue de sauver les terres ancestrales, le terroir menacé qu’est le Kivu : « Congolais, population du Kivu ! Le danger est là, il guette, il menace, et se prépare à dévorer toute la nation congolaise. La carte [ci-dessus] que nos services ont interceptée circule encore sous le manteau à Kigali et à Goma. Elle est la cause de l’éclatement du RCD. Elle illustre le sort qu’attend notre pays et notre peuple (sic) » .

Le document comporte une carte avec une légende indiquant le découpage qui en est proposé et le calendrier d’exécution du plan de démembrement effectif du Congo en zones d’influence par les armées rwandaise, ougandaise et burundaise suivant cinq étapes. Ainsi, peut-on y lire : « Ce plan Kagame surnommé dans certains milieux rwandais ‘Opération Berlin II’ et soutenu par quelques traîtres congolais, va se réaliser en cinq étapes ».

Pour une meilleure lecture de la propagande basée sur le credo de la toute-puissance de l’écrit, nous reprenons en intégralité le chronogramme proposé en vue de la réalisation du plan dit Kagame. En voici les étapes :

1. « Le 30 juin 1999 : La proclamation de la province autonome ou fédérée du Kivu, par les responsables du RCD aile Ilunga, Kagame interposé. Ainsi le Rwanda circuite les accords de paix de Lusaka (sic). 2. 1 janvier 2000 : • Mise en place de l’Assemblée provinciale Autonome qui aura pour mission principale de légitimer la sécession du Kivu ; • Début officiel de l’implantation massive et inondation démographique dans le Sud-Kivu par les Tutsi (cfr Muhumba, Nguba, Nyawera etc…). Le démantèlement des entités non tutsi et séparation physique entre les parties tutsies et autochtone plus particulièrement à Bukavu, Uvira, Goma et dans le Haut-Plateau d’Itombwe (sic) ; • Chasse aux non originaires, les plus visés sont : Les Katangais, Kasaïens, Equatoriens. (La marionnette Kantitima l’a déjà inauguré par la chasse des fonctionnaires non originaire dans les maisons de l’Etat à Bukavu) ; • Début de construction de 600.000 maisons qui seront financées par la Banque d’Implantation Tutsi sous forme de crédit, de commerce et de l’administration des colons. (Cfr Les accords de Lemera) que Kabila a refusé de mettre en application. 3. 1 janvier 2005 : • Avec les Tutsi majoritaire, organisation d’un référendum d’autodétermination de peuple du Kivu qui sera suivi par la proclamation de l’Etat libre du Kivu (sic) ; • Retrait des troupes rwandaises dans le Katanga et le Kasaï en échange de la reconnaissance du nouvel Etat libre (échange de territoire contre la paix) avec ce qui va rester du pouvoir de Kinshasa ; • Mise sur pied du projet d’exploitation économique du Kivu : début de l’exploitation des riches gisements de pétrole qui s’étend entre les régions de Beni au Nord-Kivu jusqu’à la partie congolaise de Gatumba au Burundi (sic) ; • Construction d’un pipeline entre Gatumba et Dar-es-Sala et Lubero-Mombasa. 4. 2 septembre 2007 : Proclamation de la Confédération des Etats du Kivu, du Rwanda et du Burundi, qui sera appelé la Confédération des pays des Grands Lacs (sic). 5. 1 janvier 2010 : Fin de la Confédération bidon, retrait du Burundi, Kivu 10e préfecture du Rwanda ».

A la fin du chronogramme présenté ci-dessus, une mention spéciale est faite en termes d’interpellation en direction des Congolais et Congolaises c’est-à-dire les fils et filles du pays dont l’action salutaire est attendue sans délai s’ils prétendent encore avoir quelque attachement sincère à leur patrie qui était plus que jamais en danger face aux expansionnistes rwandais (ici les Tutsi). Il est précisément noté ceci : « Ainsi chers compatriotes la boucle sera bouclée et la colonisation tutsi sur notre pays sera effective. Que va être notre sort, le sort de notre progéniture et de notre pays ? Allons-nous continuer à croiser les bras face à l’arrogance des Tutsi et de leurs valets ? Allons-nous continuer à supporter les diatribes qu’un piètre Avocat Mudimbi déverse en longueur de journée à la radio et à la TV ? Allons-nous laisser l’intégrité de notre territoire sous le contrôle des agresseurs Tutsi ? Suivons l’exemple de nos jeunes enfants qui face à l’Armada militaire de Tutsi n’hésitent pas à s’opposer aux manœuvres de RCD tendant à nous imposer le drapeau de Kagame » (sic).

L’observation pertinente à faire sur les extraits ci-dessus, c’est que le discours sur un éventuel processus Berlin II visant le redécoupage de certaines régions d’Afrique comme pour la Région des Grands Lacs, ne procède pas d’une simple utopie. Il reflète en partie la réalité de certains Etats, le Rwanda en l’occurrence qui est principalement impliqué dans la logique de conquête en vertu du principe de l’espace vital. Avec sa capacité militaire, il a réussi à maintenir sa présence sur le territoire congolais depuis la guerre de 1996-1997 et à en extraire des ressources diverses.

Remontant au passé pour comprendre la ferme conviction des populations de l’Est et leur refus radical face au projet d’occupation du Kivu par l’alliance tutsie, Emmanuel Lubala Mugisho note :

« Depuis la première guerre du Kivu en 1996, les populations de cette région avaient suspecté l’engagement des troupes rwandaises, ougandaises et burundaises aux côtés des rebelles Banyamulenge, notamment à cause des déclarations du président Bizimungu du Rwanda révélant les ambitions territoriales de son pays sur le Kivu. En effet, dans son discours du 10 octobre 1996 à Cyangugu, celui-ci affirmait : « Même dans la région appelée Bishugi considérée aujourd’hui comme le berceau des Banyamulenge, tous les habitants de ces contrées étaient des Rwandais. Même Kayenzi et les autres, situées actuellement au Zaïre, faisaient partie du Rwanda ». Ainsi, pendant que la presse internationale s’empressait à faire accréditer la thèse d’une « guerre de libération », les populations du Kivu, autres que les Banyamulenge, avaient la conviction de subir « une guerre d’occupation ». Et les faits ne les ont pas contredits. Car au lendemain de la victoire de l’AFDL, les Banyamulenge et leurs alliés de l’Ouganda, du Rwanda et du Burundi se sont comportés à l’égard des autres communautés ethniques comme des vainqueurs envers des vaincus. On a même assisté, dans les premiers mois qui ont suivi la fin de la guerre, à des pratiques de bastonnade, de chicotte, des crachats sur les gens (parfois même dans la bouche) et d’autres traitements inhumains et humiliants infligés aux membres des ethnies non tutsi. Tout se déroulait comme dans un régime d’occupation étrangère. Malgré les dénégations du Rwanda et de l’Ouganda, il semble que l’occupation d’une partie ou de la totalité du territoire congolais, soit l’une des motivations de l’invasion qu’ils ont entreprise .

Plus loin, soulignant la volonté d’occupation comme une donnée permanente de l’invasion du Kivu, l’auteur rappelle longuement ceci :

« Le Kivu représente un enjeu important pour le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda pour des raisons stratégiques, sécuritaires et économiques. Dans la lutte pour le leadership régional que se livrent le Rwanda et l’Ouganda, tenir sous sa coupe une partie ou la totalité du riche territoire congolais est le moyen le plus sûr de devenir une puissance. C’est pourquoi d’aucuns estiment que, pour conforter son ambition, le général Paul Kagame « a besoin de stabiliser son environnement immédiat » dont ferait partie le Kivu(…) Si le contrôle du Kivu leur [Rwanda, Burundi et Ouganda] permettrait de réduire la menace de déstabilisation de leurs rébellions respectives qui s’y trouvent, il leur donnerait également l’occasion de disposer du diamant et de l’or, mais aussi des métaux précieux employés dans la technologie informatique. La pratique du droit d’ingérence, officiellement revendiqué, permet donc à ces pays de réaliser un tel objectif sous le couvert de la morale universelle. Présentée au début comme un appui à une rébellion locale, cette ingérence prend progressivement son vrai visage, notamment lorsque Kagame déclare qu’ « avec ou sans la rébellion congolaise le Rwanda poursuivrait la guerre au Congo ». Plus tard, il annonce que son armée ne quittera le Congo que quand il le décidera. Il rejoint ainsi son homologue ougandais qui avait, en date du 18 mars 1999, indiqué à la presse que le Rwanda et l’Ouganda ne retireront pas leurs troupes du Congo tant que certains préalables ne seront pas réunis. Ainsi peut-on observer que les intentions du Rwanda et de l’Ouganda convergent sur le point d’établir une zone d’influence (protectorat) sur le territoire congolais » .

Recentrant le débat au Maniema en tant que champ d’observation spécifique du phénomène milicien dans notre étude, il y a lieu de noter avec Raymond Emmanuel Mutuza Kabe, citant Lumuna Sando, un précédent non négligeable sur la crainte d’occupation tutsi sous la deuxième République. En effet, écrit l’auteur,

« Il s’agit aux yeux des Zaïrois(…) d’une guerre de conquête territoriale d’une forme particulièrement insidieuse ! En effet, sans chercher immédiatement une quelconque annexion du territoire, la conquête tend à organiser d’abord l’implantation des colonies rwandaises sur des territoires zaïrois. Le cas de M. Ngezao qui laisse son hôtel Okapi qui a été pillé en septembre 1991 et qui est ruiné pour aller investir dans les mines d’étain au Maniema à Kalima est significatif de la volonté des Tutsi et de leurs partisans d’organiser l’implantation des colonies rwandaises au Maniema. Sous cette forme, reprécise Lumuna, la guerre de l’Est comporte plusieurs fronts qui révoltent et qui laissent tout Zaïrois dans une frustration profonde :un FRONT MILITAIRE—c’est nous qui soulignons—un front militaire où le Zaïre, malade de sa transition et de son armée doit aussi faire face à des puissantes forces internationales ; un FRONT MEDIATIQUE, où l’on enferme déjà le Zaïre dans le piège du génocide, d’atteinte aux droits de l’homme, etc., un FRONT CULTUREL où l’on accule les Zaïrois soit à apparaître comme des vilains xénophobes, soit à devoir dénoncer une soi-disant tribu qui n’a jamais été des leurs ni avant la colonisation, ni dans l’Etat Indépendant du Congo, ni dans le Congo Belge ; en récusant tout désir de Prince, il doit bien soumettre les réfugiés et les immigrés présents sur son territoire au même traitement que dans tous les pays du monde, et cela quelle que soit la durée de cette présence ; un FRONT IDEOLOGIQUE, enfin où l’on pousse en avant le prétexte de libération ou de changement de régime, voulu par les agresseurs,…un changement qui, malgré la longue transition menée par les seuls Zaïrois et le calendrier électoral prévu pour 1997, devrait ainsi subitement apparaître comme un cadeau des Rwandais…un cadeau qui aurait pour prix la reconnaissance de la nationalité zaïroise aux immigrés Tutsi collectivement » .

Qu’on en soit convaincu ou pas, les nombreuses sources documentaires rassemblées pour étayer notre argumentation nous placent devant un embarras réel : certaines sources ont une valeur de pure propagande et semblent alimenter la crise plutôt que de l’atténuer ; d’autres sources se montrent formelles en tant que bénéficiaires de l’avantage d’avoir été l’œuvre des savants c’est-à-dire des élites intellectuelles. Elles tendent ainsi à emporter la conviction de la majorité des observateurs aux prises avec des informations diffusées à travers les canaux « légitimes » (productions intellectuelles de portée scientifique). La constatation pourtant fondamentale demeure cette convergence des vues et des témoignages sur l’ambition rwandaise d’occuper une partie du territoire de la RDC. Depuis les années 1990, et particulièrement après le génocide de 1994 ayant déversé les réfugiés rwandais sur le territoire congolais, les déclarations de sources diverses n’ont cessé de faire mention de la constitution de l’Etat hima-tutsi en séparation avec les Hutu.

On ne saurait perdre de vue le fait que la globalisation s’accompagne des processus de recompositions territoriales dans beaucoup de régions du monde . Cette réalité est bien présente en RDC où, depuis février 2007, des discussions ont été engagées entre les gouvernements angolais et congolais au sujet des frontières qui sont déclarées violées par l’Angola. Cette zone déclarée riche en diamant, le territoire de Kahemba dans la province frontalière de Bandundu (à l’Ouest), n’a-t-elle pas risqué de consacrer la crise de cohabitation sinon la rupture d’une amitié tissée hier au plus fort de la guerre de conquête impérialiste que dénoncent les milices Maï-Maï ? L’idée de l’implosion par atomisation de l’Etat congolais peut être aussi lue à travers cet imaginaire populaire de l’impérialisme. Sans forcément respecter le calendrier fixé (le chronogramme), certains des éléments repris dans ce plan ont été réalisés avec succès par le RCD : création de nouveaux territoires, jadis inexistants, à dominance Tutsi ou Banyamulenge (Tutsi congolais) comme la localité de Kilembwe érigée en territoire dans le Sud-Kivu , la création des assemblées provinciales, le projet étouffé dans l’œuf d’injecter la monnaie rwandaise dans les transactions commerciales en territoire sous contrôle rebelle non approvisionné par Kinshasa (la capitale légale), le projet de constitution sans un Etat déclaré tel, le projet de l’hymne national … autant de signes qui ne trompent pas et qui confortent la thèse impérialiste sous l’influence rwandaise dans l’Est de la RDC.

2. « La réunion tenue en Amérique. Document Top Secret. Processus de la guerre de conquête des Tutsi ‘Bahima’ ».

Ce deuxième document ne comporte aucune indication relative au lieu et à la date de son établissement. Il reprend cependant trois noms des présumés représentants du plan dit « diabolique » d’occupation du Congo : Paul Kagame (président du Rwanda), Museveni Kaguta (Ouganda) et Bizimana Karahamuheto (sujet Munyamulenge ou Tutsi congolais selon des formules consacrées par l’usage dans la région) signant pour le compte du conseil de planification de la guerre. Ce document qui comporte trente-deux (32) dispositions ou articles, fait particulièrement allusion à des actions traduisant la participation, directe ou indirecte, des puissances anglo-saxonnes aux côtés du Rwanda pour la réussite du processus en cours. On peut relever ceci :

« Dans l’avenir, on parlera de « Bahima », plus de Tutsi ou Banyamurenge pour l’Empire ‘Hima’ supporté par les USA’ ; ‘Les pays des Grands Lacs deviendront l’Empire ‘Hima’ plus tard et les USA placeront leur base militaire sur le territoire de l’île Idjwi pour notre protection’ (article 28) ; ‘Nous imposons la langue anglaise comme langue internationale pour nous servir d’appui aux Américains et aux Britanniques contre la Francophonie » (article 32).

Le document parle aussi des questions relatives au pouvoir traditionnel, au rôle des détenteurs des forces mystiques et à la supériorité des guerriers Maï-Maï dont la crainte implique qu’on y mette fin pour la réussite du présumé plan Tutsi au Congo .En voici les articles : ‘Exterminer les autorités coutumières et locales pour affaiblir le pouvoir coutumier et les guérisseurs traditionnels’ (article 5) ; ‘Déstabiliser les territoires et villages qui entraînent la guerre populaire Maï-Maï car ils ont la force contre nous les Tutsi ’(article21).

Par rapport aux jeunes qui constituent la pépinière pour le recrutement de la main-d’œuvre et des combattants, il est dit dans le document ceci : ‘Massacrer des jeunes congolais pour prison collective, exercices lourds, travaux forcés’ (article 4) ; ‘Affaiblir la démographie du Kivu en tuant les enfants masculins, les enseignants, y compris les femmes intellectuelles, les autres femmes survivant comme esclaves sans plus être fécondées ’(article 13)

Sur les enjeux de l’exploitation minière et la guerre, on peut y lire ‘Les Tutsi-Hima et les étrangers alliés doivent orienter leurs activités à l’exploitation minière pour l’achat des armes ’(article 16) ; ‘Exterminer tous les militaires des FAC surtout les officiers et les techniciens de guerre’ (article 2) ; ‘Piller des armes et munitions de guerre vers le Rwanda et l’Ouganda pour servir des bases arrières ’(article 7) ; ‘Pillage des richesses du pays surtout les minerais et produits agricoles et industriels’ (article 8)

Pour souligner la haine ethno-raciale que les Tutsi développeraient contre les Hutu (Bantous), il est dit : ‘Exterminer tous les Hutu vivant au Congo en commençant par les réfugiés hutu que les Tutsi appellent communément « Adui » (swahili du mot ‘ennemi’). L’ennemi des siècles passés, présents et à venir ’ (article 1er). Le document dit aussi : ‘Tuer le président congolais en exercice et occuper le poste de la présidence du RCD. A la tête Rwakabuba et Bizimakara’ (article 10).

Du reste, notons que ce document comporte beaucoup bien d’autres articles reflétant l’ampleur des problèmes qui fondent les griefs des acteurs nationalistes dits Maï-Maï malgré la perspective apocalyptique qu’ils adoptent. Notamment, on ne peut ignorer le fait que le président L.D.Kabila est mort le 16 janvier 2001, clôturant à ce jour la liste des nationalistes établie par le ‘prophète-libérateur’ Kabambe : Simon Kimbangu a « créé » son église en 1921 et est mort en 1951 ; Patrice E. Lumumba est mort en 1961 et Kabila en 2001. Entre 1921, 1961 et 2001, il y a une différence symbolique et constante de 40ans qui rappellent le long séjour des Israélites dans le désert partant de l’Egypte pharaonique (une puissance de l’époque) en vue de rompre avec la domination impérialiste .

En rapport avec cette perspective prophétique ou messianique, faisons cependant remarquer que la prophétie de Simon Kimbangu sur l’avenir politique de la République Démocratique du Congo faite le 17 juin 1944 dans la prison d’Elisabethville (l’actuelle ville de Lubumbashi), rapportée par un témoin, dégage les caractéristiques de différentes sortes de chefs d’Etat qui ont eu le privilège de diriger le Congo indépendant depuis 1960. Cette prophétie se résume comme suit :

« L’indépendance du Congo : En 1944, Simon Kimbangu avait dit à papa Kiansumba que le pays sera libre dans 16 ans. L’homme blanc abandonnera tous ses biens et rentrera chez lui. Le premier Chef d’Etat : Il prédit que ce dernier sera un homme digne, modèle, exemplaire et respectable. Mais, il ne finira pas son mandat et sera empoisonné. Le deuxième Chef d’Etat : Il sera un grand voleur, destructeur et détourneur des biens publics. Sous son règne, les enfants seront dépravés. Ils ne respecteront pas leurs parents. L’économie du pays va sombrer. Il y aura beaucoup de voleurs dans le pays et le peuple sera plongé dans la misère noire. Ce président-là sera totalement rejeté par le peuple et il sera chassé du pouvoir. Le troisième Chef d’Etat : Ce dernier ne fera pas longtemps au pouvoir. Sa mauvaise politique divisera le pays en plusieurs parties (ou foyers de tensions). La criminalité sera au rendez-vous. Il y aura beaucoup de voleurs et détourneurs des biens publics. Lui aussi comme le second, sera rejeté par le peuple et chassé du pouvoir. Le quatrième Chef de l’Etat : Homme très calme et discipliné, il aura une tâche très difficile, pour regrouper le pays et mettra fin aux foyers de tensions. Il sera aidé et aura beaucoup d’argent pour reconstruire le Congo qu’il dirigera avec probité. La sécurité sera garantie. Pendant son règne, le Congo sera prospère. Il n’y aura plus d’esclavage. Chacun découvrira ses véritables origines qu’il rejoindra immédiatement librement .

En dépit des écarts ou distorsions constatés entre ce qui a été prédit et ce qui est vécu, il apparaît que la plupart des articles (dispositions) présentés plus haut, correspondent à des faits réels pouvant servir de preuves dans le déroulement de la guerre connue ces dernières années. L’évolution politique récente semble avoir démenti certaines prévisions mais l’incertitude plane encore et le danger n’est pas totalement évité .

3. « La charte de l’impérialisme ».

Ce document ne comporte ni le lieu ni la date de son établissement. Il comprend dix-neuf dispositions regroupées en six titres. En fait, l’intelligibilité des faits relatifs au phénomène d’impérialisme qui en découle est de nature à frapper l’imagination des lecteurs et des auditeurs que forment les masses, en majorité incultes, recevant les leçons de conscientisation de la part des Maï-Maï. Il fait le tour d’horizon, à l’instar du document précédent, de tous les grands problèmes contemporains relatifs à la vie des Etats du tiers monde aussi bien sur le plan juridico-politique que sur le plan économico-financier. Le document semble avoir délibérément adopté un raisonnement procédant par antithèse pour subvertir des formules consacrées et utilisées dans les traités internationaux et les chartes régissant la vie internationale des Etats. Les concepts-clé comme la souveraineté, les droits de l’homme, la démocratie, la justice, sont ici remis en question sur la base des réalités vécues par les acteurs sociaux locaux.

Pour la mobilisation, on peut relever :

‘Proclamant notre adhésion à la charte de l’impérialisme et à la Déclaration Universelle des droits de l’impérialisme ; soucieux de maintenir les pays du Tiers-Monde dans la misère, la division, la guerre, la confusion et l’anarchie, affirmant notre détermination politique, économique, sociale et culturelle de nos pays en vue de mieux les exploiter et les piller ; ‘Nous, Impérialistes du monde entier, Inconscients de nos responsabilités devant Dieu, Déclarons solennellement adopter la présente Charte (préambule)’ ; ‘Aucun pays du Tiers-Monde ne constitue un Etat souverain ’(article 1er) ; ‘Tous les pays du Tiers-Monde sont divisibles et leurs frontières déplaçables selon notre volonté ’(article 2) ; ‘Notre devise : diviser pour régner, conquérir, exploiter et piller pour remplir nos banques et en faire les plus puissantes du monde ’(article 3) ; ‘Seul un gouvernement établi par nous est légal et démocratique. Tout autre gouvernement est illégal quelle que soit sa forme ’ (article 6) ; ‘On ne parle pas de génocide, ni des massacres là où nos intérêts sont garantis, même si le nombre de victimes est très important ’(article 12) ; ‘La Charte relative à l’exploitation des pays du Tiers-Monde pendant la période de la guerre froide est abrogée ’(article 18).

Sans qu’il y ait besoin d’étendre le commentaire, disons simplement que la perception de la crise induite par la globalisation avec la conjoncture des guerres à visées économiques et les violences qu’elle implique, est bien nette dans les extraits de ladite Charte imaginaire. L’impact de cette dernière est cependant de nature à cristalliser la haine vis-à-vis des individus ou des groupes étrangers se réclamant attachés à quelque puissance ou à quelque organisation internationale investie des prérogatives dans les matières citées dans la Charte attribuée aux impérialistes. Le bilan mitigé de la Mission de l’Organisation des Nations Unies en RDC (MONUC) est éloquent à cet égard : la paix déclarée solennellement comme établie à la suite des accords signés par des acteurs (ex-belligérants principalement) ne représentant pas le peuple congolais de manière légitime au niveau national, contraste avec la recrudescence des violences dans les milieux ruraux représentant le local complexe. Les récents affrontements de Kinshasa entre la milice de l’ex-chef rebelle et ex-vice-président Jean-Pierre Bemba, devenu sénateur, et l’armée régulière sous le regard passif de la MONUC sont édifiants sur l’évaluation des capacités réelles, ou mieux de la volonté réelle de l’Organisation des Nations Unies (ONU) à résoudre les problèmes des pays du Tiers-Monde. Très fondamentale encore, apparaît la constatation faite dans cette Charte impérialiste sur le changement radical du mode de gestion des Etats périphériques à la fin de la division binaire du monde (article 18). En effet, le monopole idéologique du bloc libéral, induit par l’effondrement de l’empire soviétique (ex-URSS), s’affirme davantage dans le domaine économique par le principe globalisant de la pensée unique. C’est la phase de l’intolérance et de la désolation. Si hier on comptait sur les bonnes grâces de deux blocs (l’Ouest libéral et l’Est socialiste) en raison de leurs états d’âme dictés par la logique de la concurrence et la nécessité de préserver leurs zones d’influence respectives, aujourd’hui toutes ces chances sont perdues en l’absence de nouvelles puissances pour le rétablissement de l’équilibre sur la scène internationale .

De ce qui précède, il y a lieu de tenter une théorisation qui conforte notre argumentation sur les stratégies de mobilisation populaire en faveur des entreprises miliciennes. En effet, la question de documents écrits produits pour alimenter ou mieux donner corps à la rumeur, n’échappe pas aux préoccupations scientifiques en matière de communication et d’information. A ce sujet, Pierre-Claver Ndayicariye fait observer que « le document écrit confère la pérennité à la parole » . Et la Commission Sean Mac Bride d’ajouter : « Le développement de l’écriture a permis de préserver les messages porteurs de symboles les plus lourds de sens, garantissant ainsi l’existence permanente de la communauté. Les livres écrits et copiés à la main, ont une histoire qui remonte à trois millénaires. Par extension, le livre est devenu l’inégalable dépositaire de la pensée et de la connaissance dans la plupart des grandes civilisations des époques classiques » . Appuyées par des documents écrits ou tracts, « les rumeurs, anonymes et cyniques, portent souvent la force de la déstabilisation des institutions, l’ambition de démolir dans l’opinion l’image des institutions, les affaiblir, c’est-à-dire diminuer leur poids et leur autorité dans l’environnement interne et externe » .

Poursuivant l’effort de théorisation des enjeux de la rumeur pour lesquels les documents écrits et les tracts servent de vecteurs d’authentification et de légitimation, nous pouvons également mentionner avec Ndayicariye les principes d’analyse qui permettent de comprendre l’impérialisme des rumeurs et leurs répercussions sur la vie sociopolitique. Il s’agit, d’après cet auteur, des principes ci-dessous : « -On ne doit pas remonter à l’origine, au « concepteur » des rumeurs. Les « laboratoires » prennent toutes les précautions pour réduire le risque. Tous les coups sont permis et plusieurs relais utilisés. La filière apparente n’est pas souvent la filière réelle. Ce qui complique, pour les cibles, la riposte ;
- Les buts d’une rumeur ne sont pas toujours apparents. Il est parfois difficile de savoir qui est réellement visé par la rumeur. Le degré du fictif et de l’incertain augmente dans le jeu politique et aggrave le trouble de l’opinion ;
- Pour réussir, l’opération suppose une certaine préparation psychologique, une certaine sensibilisation. Dans ce cas, la phase de préparation, de mise en condition de l’opinion, ou de désinformation est nécessaire pour créer après l’événement. Cette phase, difficile à saisir, appartient au clandestin ;
- Les médias jouent un rôle essentiel dans l’exploitation politique des rumeurs. Les médias ont une force d’amplification, ils ont la capacité de donner forme et profondeur à la rumeur ;
- Il y a des rumeurs qui créent un événement politique. Il y en a d’autres qui ont une vie éphémère et qui ne franchissent pas la barre ;
- Le but d’une rumeur est un changement de rapports de force quel que soit le coût. C’est pourquoi une rumeur est considérée comme une opération de guerre à faibles coûts. Opération de guerre parce qu’il y a toujours intérêt à créer le trouble chez l’adversaire ».

Comme on peut s’en rendre compte, les différents principes énoncés au sujet de l’analyse des rumeurs à travers celle des documents qui les soutiennent, semblent avoir été solidement exploités par les milices Maï-Maï face aux Tutsi et leurs alliés congolais impliqués dans la guerre en RDC. Nous avons parlé de l’impérialisme imaginaire pour insinuer qu’il s’agissait, comme encore aujourd’hui, d’une rumeur alimentée par la production des documents écrits devant servir des supports réels et crédibles à la stimulation des masses pour une lutte contre une réalité impérialiste qui, à notre avis, demeure antérieure à la guerre, permanente et donc structurelle en RDC malgré la différence de degré entre les séquences spatio-temporelles. Par cette dernière notion, séquences spatio-temporelles, nous entendons dire du point de vue temporel que l’impérialisme s’est accéléré et se trouverait exacerbé à la faveur de la globalisation économique (particulièrement) qui caractérise la période post-bipolaire. Du point de vue spatial, l’Est de la RDC est, sans conteste, la partie la plus affectée par les effets néfastes de cette globalisation sous-tendant l’impérialisme dans la région névralgique des Grands Lacs où se conjuguent des facteurs internes et externes liés à la géopolitique et à la géostratégie.

Les sociologues n’ont-ils pas raison lorsqu’ils soutiennent que « les idées et les représentations collectives sont des faits sociaux comme les autres [faits réels], même quand elles sont fausses » ? Et pour aller plus loin, ils s’appuient sur la pensée stoïcienne qui affirme que « ce ne sont pas les choses qui nous affectent mais l’opinion que nous en avons ». Des idées sans fondements réels aucuns peuvent jouer le rôle de prédiction créatrice et entraîner des comportements qui modifieront la situation, rendant vraies en définitive, les idées (fausses) initiales. Une meilleure illustration est donnée à propos de certaines banques aux USA qui ont réellement fait faillite à la suite d’une rumeur persistante de menace de faillite [imaginaire/irréelle] que l’on a fait circuler dans la rue malgré leurs situations saines :

« Pendant la crise de 29, certaines banques aux USA ont fait faillite alors que leurs situations étaient saines. Le processus avait été le suivant : une rumeur—fausse—avait circulé concernant les difficultés de ces banques. Ces rumeurs ont provoqué le retrait, par les épargnants, de leurs avoirs. Ces retraits massifs ont fini par mettre les banques en difficultés » .

II.2. Les pratiques dissuasives et légitimistes et leur revers : le dévoilement tacite des dérives nationalistes.

Les milices Maï-Maï ont été aussi amenées à adopter certaines pratiques de dissuasion dans leurs actions tant contre les troupes rebelles et alliées que contre les marginaux ou réputés tels au sein des communautés locales. Sans la prétention de fournir ici une liste exhaustive des pratiques, certaines d’entre elles se présentant sous des formes subtiles et donc difficiles à saisir, soulignons que les principales pratiques identifiées lors de nos enquêtes, qui méritent une attention dans cette étude, sont les suivantes : • le mode différencié de traitement des victimes ; • l’adoption des pseudonymes incarnant et valorisant la thanatocratie ; • la guerre psychologique par les correspondances et le téléphone arabe ; • l’identification du « bouc émissaire » dit sorcier et sa condamnation à la peine capitale par la « cour martiale » ; • l’anthropophagie guerrière et le nudisme (« Kabuchibuchi »).

1. Le mode différencié de traitement des victimes

Fondamentalement, il convient de noter que cette première pratique est marquée du sceau indélébile du potentiel criminel et du relent raciste caractérisant nombre de guerriers. Lors des affrontements, les rebelles capturés devaient recevoir des coups de fouet avant d’être sensibilisés à se désolidariser de la rébellion/agression pour adhérer au mouvement Maï-Maï. Les soldats rwandais capturés par contre, devraient non seulement recevoir des coups de fouet, mais également et inévitablement être exécutés en présence des prisonniers de guerre congolais pour une meilleure conscientisation. Cette pratique était courante chez toutes les milices Maï-Maï du Maniema. A Kampene, dans le territoire de Pangi, un commandant de l’ANC du nom de Isaforce, blessé par balle au bras supérieur est reconnaissant envers les « Kaka Sawa » (« vrais frères/frères justes ») qui, après un combat corps à corps, ne l’ont pas tué mais l’ont plutôt envoyé pour se faire soigner à l’hôpital. Ils lui ont pris cependant le fusil pour éliminer en lui toute velléité revancharde et obtenir ainsi sa soumission. Au cours d’une autre attaque à Kampene, le 11 mai 2002, lorsque ce même commandant du RCD est retrouvé à l’hôpital, les Maï-Maï ne se gênent pas de lui accorder l’autorisation d’aller se faire soigner à Bukavu.

Cette discrimination faite pour des raisons idéologiques évidentes, est bien manifeste dans la qualification de ces deux catégories d’acteurs du camp du RCD : la première catégorie est constituée des Congolais qualifiés de« naïfs » ou « wajinga » tandis que la seconde est composée des Rwandais identifiés comme « ennemis » ou « maadui » . Ce sont donc des catégories antinomiques malgré leur cohabitation pour des intérêts communs. Cela a contribué à la fois à la mobilisation populaire et à la cristallisation de la notion d’ennemi. C’est ce que nous appelons le basculement vers l’extrémisme ou l’intégrisme par un processus graduel et sournois . Cette forme de langage et de pratique rappelle la position des Tutsi vis-à-vis des Hutu perçus comme « les ennemis des temps passés, actuels et futurs ». Le refus de négocier avec l’ennemi, conduite inspirée des Ecritures saintes, notamment la vision des anciens Romains (3 :9-19), renforce cette attitude extrémiste chez les miliciens . Il est arrivé des fois que des compatriotes congolais, restés intransigeants, subissent le même sort que les Rwandais Tutsi.C’est à cette occasion que l’on a pu ajouter au sigle RPE la lettre I : au lieu de la Révolte Populaire contre les Envahisseurs (RPE), on parlait désormais de la Révolte Populaire contre les Envahisseurs et les Incongrus (RPEI) pour inclure les récidivistes restés fidèles aux alliés dits Envahisseurs. Il semble, de l’avis des Maï-Maï de Kabambe, que même les fétiches ont été adaptés pour tuer sur les fronts les ‘ennemis’, Congolais ou Rwandais soient-ils.

Par ailleurs, il convient de noter que le langage et la pratique de discrimination au relent raciste ne sont pas l’apanage de seuls groupes sociaux identifiés dans notre analyse, ils sont et demeurent plutôt une manifestation de l’idéologie ethno-nationaliste qui a marqué toute l’Afrique noire . Pluriethnique et multilingue ou multiculturelle, cette Afrique est réputée pour son profond attachement à l’ethnie comme une structure de référence productrice des différenciations sociales. S’accommodant bien de l’ethnocentrisme avec sa substantielle vertu de bipolarisation de tout groupe social entre la catégorie « in-group » incarnant exclusivement les qualités et la catégorie « out-group » incarnant exclusivement les défauts par présomption, les sociétés africaines subsahariennes expérimentent au quotidien le sens de la division et ses conséquences à travers leurs langages et leurs pratiques dans différents domaines de la vie.

Les exemples sont légion en cette matière et les plus intéressants peuvent être puisés dans le langage qui reste encore d’actualité au Rwanda, en République du Congo (Brazzaville) et en RDC. En effet, il était courant d’entendre, au Rwanda du temps de Juvénal Habyarimana, les Hutu lancer comme slogan : « Acha ngombe, uwa Tutsi », au Congo-Brazzaville, les citoyens dire : « Tika nyoka, boma Zaïrois » et, en RDC sous Laurent-Désiré Kabila, les Congolais s’écrier : « Tika nyoka, boma Rwandais (Tutsi) ».

Il est particulièrement intéressant de souligner que les trois slogans, formulés tous de manière univoque, correspondent à des contextes de crises dans lesquelles les trois pays se sont trouvés enlisés : au Rwanda, la surprenante disparition du Président Habyarimana , en date du 6 avril 1994, de suite d’un accident d’avion (personnel) revenant du sommet des chefs d’Etat tenu à Dar-es-Salaam en Tanzanie et la propagande médiatique incarnée par la tristement célèbre « Radio Mille Collines », progouvernementale, ont auguré du déclenchement inévitable du génocide de 1994 des Tutsi . Au Congo-Brazzaville, c’est la détérioration des conditions de vie (particulièrement le bien-être social) des masses urbaines, déjà aggravée par la crise de la démocratisation, qui amène les citoyens de ce pays à traiter les ressortissants du Zaïre de Mobutu de « serpents » dont il fallait se débarrasser pour diminuer la pression sociale. Ces derniers étaient réputés pour leurs détestables opérations « kamikazes » de vol et de banditisme criminel sur le territoire congolais (Brazzaville), sapant ainsi la souveraineté de cet Etat voisin qui se montrait hospitalier à leur égard. En RDC, l’inattendue seconde guerre déclenchée à Goma (Nord-Kivu) le 2 août 1998 par quelques sujets congolais appuyés par des militaires rwandais, principaux alliés du régime Kabila père, au lendemain de leur rapatriement forcé décrété par le Président lui-même dans la nuit du 27 juillet 1998, amène Monsieur Abdoulaye Yerodia Ndombasi à lancer le cri mobilisateur et de détresse en direction de tous les Congolais afin d’arrêter toutes manœuvres des soldats rwandais (ici les Tutsi) tendant à déstabiliser la nation congolaise qui venait d’être libérée par l’AFDL.

Le parallélisme frappant qui mérite d’être enfin souligné à ce niveau d’analyse, c’est que les ennemis faisant partie de l‘ « out-group » sont nommément désignés comme cibles d’attaque au profit des espèces animales (le bœuf et le serpent) dont la vie et la sauvegarde sont paradoxalement réclamées par les membres de l’ « in-group ». Preuve que, de par les illustrations précédentes, l’espèce humaine cesse d’être unique au sens biologique et philosophique du terme, donc l’homme universel. Car l’obstination de faire disparaître l’autre (espèce ennemie) implique que l’on se considère désormais comme totalement différent de l’autre. Si le bœuf, espèce animale dont la viande est estimée par la majorité des gens, doit mériter le droit à la vie au détriment d’une espèce humaine présentée comme un groupe ethnique particulier, les Tutsi, et le serpent, espèce animale bien identifiée comme l’incarnation du mal dans la tradition chrétienne sur le mythe de l’origine du monde, du péché et de la mort parmi l’espèce humaine, doit survivre au détriment de cette dernière malgré ses défauts, il y a de quoi s’inquiéter par rapport au besoin de cohabitation pacifique des groupes ethniques dans les Etats d’Afrique noire.

2 .L’adoption des pseudonymes incarnant et valorisant la thanatocratie

L’incidence de cette deuxième pratique, celle d’usage des pseudonymes proclamant la fatalité de la mort pour les ennemis tout en valorisant la supériorité des combattants Maï-Maï, demeure non négligeable aussi bien dans la mobilisation populaire que dans la stratégie de combat.

En fait, des noms divers sont adoptés pour rassurer les candidats potentiels au recrutement dans les rangs Maï-Maï de leur invulnérabilité et leur supériorité militaire, d’une part, et dissuader les « ennemis » de persévérer sur les fronts ou d’approcher les espaces sous contrôle des milices, d’autre part. Ainsi s’expliquent les nouveaux noms de guerriers comme Joseph Longembo Mutaku Lukinja , chef d’état-major du Général Kabambe, qui s’est surnommé « Kiboko ya BaTutsi », termes swahili signifiant « la matraque contre les Tutsi », un major connu sous le pseudonyme de « Major Tuer » pour insinuer « Tueur », Mwejo Musa connu sous le nom de « Mobomi », terme lingala signifiant « Tueur », Numbi dit « Luchakula ou Muchakula » pour « Sélectionneur » en swahili, soulignant le fait qu’il savait abattre sélectivement les Tutsi parmi les rebelles congolais. Il y avait également des noms comme « Lumaliza », terme swahili pour désigner une personne capable « de ratisser » ou « d’en finir avec la présence tutsi », Lituna Alimasi, sujet de la tribu des Balanga du territoire de Kailo, bien connu sous le nom de « Satana »(ou Shetani) pour évoquer « Satan » avec toute sa ruse et sa capacité de nuisance doublée d’intolérance, c’est l’incarnation du mal et ici la mort ; « Mamba » , mot swahili désignant le « crocodile », un grand reptile amphibien et carnassier réputé pour sa force lors de la capture de ses proies. Un autre milicien Maï-Maï du nom de Bafoka Batchalombo, petit frère de Satana, n’a trouvé mieux que d’être appelé « Faux molimo » c’est-à-dire faux en français et esprit en lingala : l’intéressé veut ainsi insinuer qu’il est un mauvais, un méchant, à l’égard des ennemis que sont les soldats rwandais (Tutsi) et les Congolais indisciplinés ou récalcitrants opérant pour le compte des premiers.

Cette pratique a été aussi observée chez les milices Maï-Maï du Nord-Katanga avec un certain Ngoy Banza dit « Chinjachinja » qui veut dire en swahili « Egorgeur ». Une situation similaire s’est manifestée dans le territoire de Bafwasende chez les Maï-Maï d’Opienge : le chef, Michel Motoya Mapasa dit Michigan, s’était surnommé « Kiwembe », terme swahili signifiant « grande lame de rasoir », une métaphore de la cruauté/méchanceté avec laquelle il s’acharnait sur ses adversaires ou malmenait ses victimes, soldats ougandais et congolais relevant du RCD-N . Le terme peut ainsi insinuer le fait que, si les adversaires pouvaient se convaincre d’être aussi vaillants que les Maï-Maï, le « Kiwembe » (Michel Motoya) était cependant considéré comme « le grand vaillant combattant qui ne devrait pas être défié au risque de destruction fatale ».

Par ailleurs, signalons que la pratique consistant à égorger, en présence d’un large public convié à y assister, les prisonniers de guerre sur une grosse pierre surnommée non sans dérision « Abattoir », a été observée à Kampene sous la houlette du commandant Kiwis, chef des « Kaka Sawa » dans la contrée. Cela contribuait à la dissuasion des présumés ennemis de poursuivre les attaques contre les zones contrôlées par les Maï-Maï mais, paradoxalement, constituait une négation de la valeur humaine : l’exhibition des scènes tragiques ne saurait longtemps servir à la mobilisation pour la résistance populaire sans cristalliser la haine et provoquer des traumatismes et des suites psychiques durables chez des personnes ayant accumulé ces dures expériences.

Il n’apparaît cependant pas étrange de nos jours d’observer la pratique consistant à couper la tête d’un ennemi quand on sait qu’il existe des précédents historiques dans la Bible à ce sujet. En effet, la Bible raconte qu’avant de devenir le deuxième roi d’Israël au Xème siècle avant Jésus-Christ, David est un jeune berger qui se propose de vaincre les Philistins, voisins et ennemis des Hébreux. Un duel est organisé contre le plus fort d’entre eux, le géant Goliath. Armé d’une simple fronde, David parvient cependant à vaincre Goliath, à lui prendre son arme et à lui trancher la tête .

Du point de vue de la symbolique religieuse, David qui est considéré comme « le doux chanteur d’Israël », est idéalisé dans la tradition juive à cause de ses qualités de vaillant guerrier et de chef hors-pair, de sa grande dévotion et de son courage. Il est devenu le symbole des aspirations messianiques. Dans la tradition chrétienne, il est considéré par les prophètes comme le type de Messie attendu (d’ailleurs la généalogie de Jésus, également né à Bethléem, remonte à David). Ainsi, tant dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau Testament, le Messie est appelé « Fils de David » .

3. La guerre psychologique menée par les correspondances et le téléphone arabe.

Les milices Maï-Maï du Maniema ont, depuis le début de la guerre, initié des techniques de déstabilisation de leurs adversaires basée sur l’exploitation des communications du type clandestin ou informel. Il s’agissait essentiellement de l’envoi des correspondances (lettres administratives) par des tierces personnes interceptées le long des principaux axes routiers ou des sentiers menant vers les champs et rivières fréquentés. Dans l’ensemble, ces lettres dites administratives car émanant du staff dirigeant du mouvement Maï-Maï, étaient présentées dans un style trop libéral c’est-à –dire ne tenant pas nécessairement compte des normes formelles en la matière et frisant un certain humour qui, en fait, contribuait à occulter les vrais mobiles de la communication auprès des adversaires. Très souvent, les troupes rebelles et leurs alliés rwandais ont été surpris par des attaques à la suite des doutes suscités sur la véracité des messages qui leur étaient adressés par les combattants Maï-Maï.

Cette contingence dans l’orientation des discours est bien manifeste dans les deux lettres retenues ici pour les besoins d’illustration : elles sont toutes deux taillées sur le modèle d’une véritable guerre psychologique c’est-à-dire à l’effet tantôt de persuader les adversaires tantôt de provoquer dans leur chef la déstabilisation et susciter en eux des états d’âme en vue d’éventuelles redditions pour les Congolais et de l’évacuation du lieu pour les Rwandais.

• La première lettre, aux allures persuasives et moralisantes, est libellée comme suit :

REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

Révolte Populaire contre les Envahisseurs Ongoka, le 25 octobre 2001. R.P.E. . Lowa “Secrétariat” No017/R.P.E./M.C.I./Rte/2001

Objet : Top Secret. A Monsieur le Commandant O.P.S. à Molita.

Monsieur,

Soucieux de sortir notre pays de cette infamie face à l’agression RWANDO-UGANDAISE, pays qui ne peuvent jamais tenir débout devant le Congo si réelement les fils de ce pays sont unis en prenant conscience de la misère noire qui frappe la population congolaise suite à la médiocrité des politiciens congolais : nous, troupe combattante de la R.P.E vous demandons de revenir à la raison pour que Dieu vous fasse miséricorde (sic).

Ne lâchez pas cette occasion qui vous est offerte ; car étant des frères, nous n’avons pas raison de nous entre-tuer. Ça fait vraiment honte et cette attitude constitue une injure grave à l’égard des militaires congolais pris en ôtage par l’armée rwandaise (sic).

Nous sommes à votre attente ! Faites un signe de bonne volonté, car la nuit avance et le jour approche.

Voila tout, nos compliments à vous tous.

C.c. Le Président de la R.P.E. à Lowa. Pour la direction de la R.P.E., Le Secrétaire Général en mission.

• La seconde lettre, aux allures provocatrices et démoralisantes, est ainsi libellée :

REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

R.P.E. Etat - Major Général Secrétariat

Transmis copie pour information à :

Aux Messieurs les commandants Ferekeni et Kowe du R.C.D.

Messieurs,

Ma supériorité de gri-gri me pousse de toucher les gros lots [le gros stylo ?] vous signaler la guerre violante à vos portes (sic).

Comme c’était convenu de ce que vous croyiez de la négociation clandestine, mais je vous signale que je suis déjà de retour en date de 999 et notre Etat-Major Général se trouve au cimetière de Bakumba à Kowe. N.B. : Mes amis, ce n’est pas prestige ou démagogie, mais vous allez voir vous et la population se trouvant à vos cotés ; et vous allez prendre la clé du chat. Préparez-vous dans l’immédiat. Bientôt une attaque foudroyante sera lancée.

Comme je vous aime, minez tous les coins de Kowe et vous vous rendrez compte que je me trouve au cimetière de Bakumba.

Efforcez-vous de renforcer votre gri-gri.

Votre aimable Longembo-Koyo Force Kiboko ya Batutsi, Le Maître des esprits.

C.C.C à l’original. Fait à Kowe, le 11/03/2002.

4. L’identification du bouc émissaire dit sorcier et sa condamnation à la peine capitale par la « cour martiale »

Au sein de la plupart des communautés rurales qui étaient aux prises avec le phénomène Maï-Maï, la pratique de la chasse aux sorcières et de l’enterrement des sujets vifs condamnés à l’unique peine capitale par la ‘cour martiale’ instituée par les milices, était constamment soutenue par les chefs de guerre dans nombre de territoires du Maniema. Nous n’en voulons ici pour illustration que le cas d’un certain Mungomba (religieux et agent de la sécurité sous le RCD). Ce dernier a été enterré vivant en juillet 2002 dans le village Ngombe. Son bourreau était un milicien Maï-Maï de la chefferie d’Ankutshu dans le territoire de Kibombo dominé par des ‘Kaka Sawa’ dont les commandants Atanio, Ninja (rappelant les films japonais de Terminator ou Exterminator), Kafe et Papy, tous étant des Bakusu. Ainsi, les gens adhéraient aux milices par peur d’être assimilés aux suspects et par conséquent mis à mort . Un témoignage similaire est fourni par un observateur des événements dans la même contrée. Ce dernier insiste sur l’importance accordée par les combattants Maï-Maï à la mise à mort comme la sanction ultime pendant cette période : « Il n’y avait pas de salaire, ils ne vivaient que des amendes infligées à la population. Pour des cas d’infractions comme la sorcellerie, la collaboration avec le R.C.D. (espionnage), la mort en était le sort. Ces Maï-Maï avaient une façon de tuer qui leur était propre : C’est enterrer vif. Par exemple, neuf personnes ont été enterrées à Kisanga dans une fosse commune, suspectées de sorcellerie » .

Par ailleurs, il y a un intérêt tout à fait théorique à souligner à ce niveau, celui de la continuité historique qui se reflète dans l’articulation actuelle de la violence milicienne. En effet, cette pratique consistant à enterrer vif le sorcier ou présumé tel, rappelle précisément ce qui se passait au sein du mouvement kitawala qui, à ses débuts d’implantation au Nord-Katanga, procédait à la sensibilisation des populations autochtones pour avoir des adeptes et, en cas de résistance, à la violence physique notamment à l’encontre des personnes déclarées sorcières ou présumées telles. S’appuyant sur les travaux des auteurs comme Anyenyola Welo et Ch. Dupont, Mwene-Batende note : « Ceux qui furent accusés de sorcellerie furent conviés à abandonner « leurs sortilèges », et ceux parmi eux qui refusaient de répondre à cette invitation, furent soit torturés soit massacrés (…) La plupart des gens embrassèrent ainsi le Kitawala pour ne pas être considérés comme « sorciers » et pour se protéger contre ce phénomène dans un nouveau lieu qui leur apparut comme un véritable support dans leur monde en transition » . 5. L’anthropophagie guerrière et le nudisme « Kabuchibuchi ».

L’anthropophagie et le nudisme apparaissent ici comme deux formes de pratiques dissuasives qui vont de pair de par leur caractère atypique. Particulièrement l’anthropophagie guerrière et le nudisme nommé ici « kabuchibuchi » sont restés célèbres aussi bien dans les milieux miliciens que dans les milieux des populations civiles et des acteurs de la rébellion. La première pratique, bien qu’apparemment nouvelle aux yeux de nouvelles générations congolaises, est considérée par nombre de chercheurs dont J.-P. Ombolo comme un fait de continuité historique inhérent à diverses sociétés ou civilisations de la planète. En effet, constate Ombolo, « Dans l’anthropophagie guerrière, on mange des parties de cadavres ou les cadavres entiers d’ennemis tués au combat. La pratique repose sur un certain nombre de motivations en rapport avec les sentiments que l’on peut éprouver envers un ennemi. Dans les tribus de la Terre de Feu, l’anthropophagie apparaît uniquement à l’occasion de la guerre. Dans les tribus observées par G. Joseph en Côte d’Ivoire, dont particulièrement les Anobe et les Guere, on ne mange que les cadavres d’ennemis tués, et on échange au besoin ces cadavres contre des bœufs. Chez les Mangbetou, les prisonniers de guerre, assure-t-on, sont mangés aussitôt que capturés. Si de leur côté les Abaka sont cannibales comme le déclare J. Halkin, c’est parce qu’ils mangeaient uniquement leurs prisonniers de guerre, hommes, femmes, et enfants. Il en est de même pour les Makaraka qui consommaient systématiquement les cadavres des vaincus à la guerre. Delhaise a mentionné par ailleurs les Wasongola, mangeurs d’hommes de la région du Haut-Congo, chez qui tout ennemi tué devenait la propriété du vainqueur, et était entièrement mangé, à part les parties sexuelles. Quant aux Warega qu’évoque le même auteur, ils mangent aussi bien leurs prisonniers de guerre que leurs ennemis tués. L’anthropophagie guerrière était aussi la seule forme de cannibalisme que pratiquaient les Fang du Gabon ; dans cette population en effet, ce sont les seuls guerriers (et parfois les fils des guerriers morts à l’ennemi) qui mangeaient le cadavre d’un ennemi tué à la guerre (…) .

Un autre témoignage de l’anthropophagie guerrière est donné par J.-L. Siran. Il écrit au sujet des mœurs des Vouté au Cameroun : « Lors de la prise d’un village ennemi, les Vouté décapitaient quelques hommes dont la chair était cuite et consommée sur place, accompagnée de vivres trouvés dans le village : on rappelait par là leur condition de gibier aux habitants de l’alentour » .

En fait, les Maï-Maï du Maniema ont eu la réputation de pratiquer l’anthropophagie (guerrière) en raison du passé violent de cette entité ; l’appellation même du Maniema a été souvent interprétée comme désignant « le pays des mangeurs d’hommes » . Ce mythe est conforté par des faits historiques attestant l’ampleur de la violence. A cet égard, il convient de citer le saisissant cas d’anthropophagie enregistrée à Kindu après l’indépendance : un petit porteur (avion civil) transportant des Italiens (probablement des missionnaires) se serait posé sur la piste de Kindu à la suite d’une panne technique (une panne sèche ?). Aussitôt, des populations kusu se réclamant du radicalisme lumumbiste se seraient précipitées vers l’avion pour brutaliser les membres de l’équipage avant de décider de les manger en guise de vengeance, ces derniers étant considérés comme des mercenaires ayant échoué leur mission .

Le phénomène d’anthropophagie ou cannibalisme, particulièrement sous sa forme dite « cannibalisme gastronomique », est souvent traité par nombre d’observateurs contemporains comme reflétant une certaine arriération culturelle, un degré bas de développement culturel des sociétés qui le pratiquent. En effet,

« Plusieurs auteurs ont établi un lien entre le cannibalisme et l’arriération culturelle. Les sociétés culturellement arriérées seraient ainsi celles où le cannibalisme se rencontre le plus. Ceci est l’une des raisons pour lesquelles ces divers observateurs se sont acharnés à déceler les moindres traces de cannibalisme dans les sociétés négro-africaines et amérindiennes, puisqu’elles abritent des populations qui se classent parmi les plus primitives au monde. A cet égard, l’ouvrage de Joset, qui inventorie les sociétés cannibales d’Afrique, demeure un exemple saisissant, au point qu’on se demande en lisant cet ouvrage quelle population négro-africaine n’a été sans pratiquer le cannibalisme.(…) Le même Joset signale que, dans la plupart des cas et d’après le constat général des explorateurs, les tribus cannibales accusent une supériorité culturelle par rapport aux tribus non cannibales ; si donc l’auteur cite le cas des pygmées qui n’ont jamais pratiqué l’anthropophagie et qui sont cependant entourés de populations cannibales, c’est pour bien illustrer ce fait, les pygmées se rangeant comme on le sait, parmi les peuples les plus arriérés du monde au plan culturel ».

De ce qui précède, il y a lieu de conclure avec J.-P. Ombolo que « la vérité sur la question des rapports entre le cannibalisme et le degré de développement culturel des sociétés est qu’il faut certainement considérer la nature du cannibalisme auquel on a affaire. S’il s’agit du cannibalisme gastronomique occasionné par la pénurie alimentaire et donc érigé en pratique habituelle, il est très compréhensible qu’il disparaisse au fur et à mesure que le développement socioculturel permet un accroissement des ressources matérielles. S’il s’agit plutôt du cannibalisme guerrier, donc forcément occasionnel, il faut mettre en avant, pour l’expliquer, des considérations d’ordre mystique et social : désir de s’accaparer les forces vitales des ennemis tués à la guerre et dont on mange la chair, vengeance ou volonté d’instaurer une situation permanente de haine… ; dans ce cas, le cannibalisme ne soutient aucun rapport avec un quelconque stade d’évolution socioculturelle. Le problème devient plutôt celui, très général, du relativisme culturel (toute culture est un ensemble de réalisations singulières) qui explique le caractère foncièrement irrationnel et arbitraire des modèles culturels de chaque société (on ne peut expliquer pourquoi tel modèle existe dans telle société alors qu’il est absent dans telle autre ou pourquoi il se présente sous une forme différente de celle qu’elle revêt ailleurs surtout quand il s’agit de sociétés voisines). C’est alors le mouvement irrépressible de la dynamique sociale qui permet de comprendre pourquoi, sous telle ou telle autre influence, une pratique est abandonnée ou change de forme dans une société » .

Quant au nudisme appelé en swahili « kabuchibuchi », il est important de noter que la qualification de cette pratique mystique observée chez les milices Maï-Maï du Maniema, est essentiellement l’œuvre des soldats rwandais et rebelles congolais. En effet, ces derniers qualifiaient les miliciens de Kabuchibuchi pour les tourner en dérision. Autrement dit, en raison de leur habitude de se déshabiller à la suite du mot d’ordre donné par leur chef avant d’affronter les adversaires (rebelles et alliés), pratique pourtant jugée légitime et digne de signification sur le plan symbolique, les propagandistes du R.C.D. ont trouvé mieux de les nommer tels afin de provoquer leur discrédit auprès de masses rurales aussi bien que des masses urbaines. Cette dernière catégorie, les masses urbaines, très éloignée des zones opérationnelles cloisonnées dans les forêts, était divisée à propos de leur engagement vis-à-vis des milices Maï-Maï à cause de cette pratique dénoncée comme immorale et dénuée de tout sens humain par le R.C.D. Malgré tout, il est resté remarquable de constater que les combattants Maï-Maï se montraient fidèles au respect de cette consigne de « mettre la tenue » qui ne signifiait autre chose que « se dénuder pour préserver son invulnérabilité et ainsi être prêt à affronter l’adversaire considéré comme vaincu d’avance ». Cette pratique se trouve soutenue par la référence biblique ci-dessous : Esaïe 20 :1-5.

Comme on peut le constater, toutes ces pratiques développées par les milices Maï-Maï du Maniema comportaient, d’une part, la force de dissuasion par rapport aux ennemis/adversaires et, d’autre part, la force de mobilisation et de légitimation auprès de masses rurales et/ou urbaines. Au-delà de cette dissuasion et de cette légitimation renvoyant toutes deux à la phase active de la guerre, ce qui importe pour notre analyse, c’est de comprendre comment l’espace politico-administratif du Maniema s’est recomposé en rapport avec les actions miliciennes des Maï-Maï, d’une part, et les actions des autres forces sociales et politiques, d’autre part. Tel est l’objet du dernier et troisième chapitre de ce travail.

Extrait du memoire de l’auteur intitule : "Les milices mai-mai au Maniema (aout 1998—juin 2003) : un mode d’affirmation politique des masses rurales ?" Pour télécharger la version PDF de ce papier, cliquer le lien ci-dessous :

Mis en ligne par Guilain Mathe

Director, GLPIC

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