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Crise persistante en RDCongo

Pour Jean Marie Guehenno de l’ICG : " Le gouvernement Kabila est la principale source de l’instabilité du pays "

Par FAUSTIN MBUSA, 01 AOUT 2017

Dans une lettre ouverte au Secrétaire Général de l’ONU, le président de l’International Crisis Group interpelle les Nations Unies sur la grave crise qui prévaut en RDCongo. Pour l’ancien fonctionnaire de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix, les perspectives d’un transfert pacifique du pouvoir ne font que s’éloigner alors que le président Kabila manifeste de plus belle sa détermination à rester au pouvoir. La répression des manifestations de ce lundi 31 juillet réclamant la publication du calendrier électoral à l’appel des mouvements citoyens, dont la LUCHA, ne fait que corroborer ses propos. Le bilan provisoire des manifestations de ce lundi fait état de plus de 100 militants pro-démocratie arrêtés et plusieurs blessés dont certains grièvement par balles par les forces de sécurité du gouvernement Kabila.

Source : International Crisis Group

Lettre ouverte au Secrétaire général de l’ONU sur le maintien de la paix en RDC

Votre Excellence,

La République démocratique du Congo est confrontée à sa crise la plus profonde depuis la fin de la guerre de 1998-2003. Les perspectives d’un transfert pacifique de pouvoir, dont dépend la stabilité du pays, semblent de plus en plus éloignées, alors que le président Joseph Kabila semble aller de plus en plus loin des élections. Plusieurs régions du pays, notamment le Kasaï, descendent dans la violence et le potentiel demeure élevé pour les affrontements dans les grandes villes. La présence de l’opération de paix de l’ONU, la MONUSCO (Mission de stabilisation de l’Organisation des Nations unies en République démocratique du Congo) est essentielle. Mais il doit s’adapter pour relever ces nouveaux défis. Cela signifie passer des opérations militaires conjointes avec le gouvernement et les activités de stabilisation dans l’est de la RDC à un rôle plus axé sur la dissuasion et la documentation de la violence dans l’ensemble du pays et pour stimuler un plus grand consensus entre les pouvoirs régionaux et principaux sur les efforts visant à mettre fin à la crise.

Le prochain examen stratégique de l’ONU offre une opportunité de réorienter la mission en conséquence, d’autant plus important en vue de nouvelles discussions sur le mandat au début de l’année prochaine. En décembre dernier, un accord entre le président Kabila et les principaux groupes d’opposition politique prévoyait un délai d’élection avant la fin de l’année et offrait un espoir que la RDC pourrait trouver un moyen de sortir de sa dernière crise politique. Depuis lors, cependant, la mise en œuvre de l’accord a failli. Des rondes successives de discussions avant et après la signature de l’accord, qui a vu le président Kabila tenter à plusieurs reprises de diviser et de coopter ses adversaires, ont également contribué à la fragmentation de la classe politique et ont ensuite divisé et affaibli l’opposition.

Les retards électoraux signifient également que le président, les gouverneurs provinciaux et les législatures nationales et provinciales ont dépassé leurs mandats, érodant encore leur autorité. De nombreux acteurs politiques et groupes armés contestent plus ouvertement l’Etat, provoquant une réaction de plus en plus violente du gouvernement. Cette tendance a été documentée par le bureau des droits de l’homme de l’ONU, dont les données montrent au cours des derniers mois et des années une augmentation spectaculaire des incidents violents perpétrés par les forces de sécurité. L’utilisation par le gouvernement du système de justice congolais contre les rivaux a miné toute confiance dont il a joué et son rôle d’arbitre crédible. Les casses répétées des prisons au cours des derniers mois, à grande échelle, contribuent davantage à l’image d’un état au bord de l’effondrement.

La colère populaire envers élus politiques et politiques en général est très répandue. Elle s’est manifestée dans plusieurs émeutes depuis janvier 2015, tous réprimés par les forces de sécurité. L’aggravation de la crise sociale et économique qui affecte une population qui souffre déjà de la pauvreté endémique aggrave encore les troubles. Mais avec la Société civile écrasée par les représailles du gouvernement et l’opposition dans le désarroi, le mécontentement est désorganisé, sans un leadership ou une représentation claire. Les conflits locaux et les conflits intercommunautaires sont également à la hausse. Il s’agit notamment de la violence au Kasaï, où des rapports ont émergé du gouvernement congolais soutenant des groupes armés et une résolution du Conseil des droits de l’homme des Nations unies a exprimé sa préoccupation à ce sujet.

L’activité des groupes armés dans les Kivu et l’Ituri a également éclaté. Ces conflits n’affectent pas seulement les dynamiques locales et nationales. Grâce aux flux de réfugiés, à la présence de milices étrangères et aux liens transfrontaliers de la communauté, ils risquent également une intervention régionale renouvelée. Le forum actuel pour l’engagement régional et international en RDC est le Cadre de sécurité et de coopération pour la paix (PSCF). Établi en 2013, ce fut le résultat principalement de la mobilisation au sein de la Communauté de développement sud-africaine (SADC), soutenue par les puissances occidentales, pour lutter contre le M23, un groupe armé qui culpabilise des parties de l’Est de la RDC et qui arrête l’ingérence associée du principal sponsor du M23, le Rwanda. Le nouveau cadre politique a été accompagné d’une composante militaire, la Brigade d’intervention de la Force (FIB), intégrée au commandement de la MONUSCO, mais avec les membres de la SADC fournissant les troupes et avec une posture plus affirmée contre les groupes armés à l’Est.

Cependant, le PSCF s’est ossifiée et a été dépassée par la crise actuelle au niveau national. Après avoir combattu le M23, la FIB n’a pas la même détermination contre d’autres groupes armés. Même le consensus limité entre les pouvoirs de l’Ouest et de la SADC s’est effondré. Les relations de la RDC avec ses principaux donateurs ont été dépouillées, avec les puissances occidentales, en particulier l’UE et les États-Unis, en essayant d’augmenter la pression sur Kinshasa, notamment par des sanctions contre des personnes considérées comme responsables de la répression violente des manifestations et des affrontements au Kasaï. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a également été critique, demandant une enquête internationale sur le prétendu soutien du gouvernement à certaines milices du Kasaï. La diplomatie de Kinshasa sur le continent a cependant gagné le soutien public de certains dirigeants africains. Ce soutien est loin d’être unanime : certains dirigeants africains, y compris au sein de la SADC et de la région des Grands Lacs, reconnaissent que la volonté du président de rester au pouvoir est au cœur de la crise et est plus critique à huis-clos. Mais généralement, les déclarations publiques de soutien réduisent la pression sur le président Kabila pour un compromis.

La prochaine évaluation stratégique de l’ONU, avec une équipe du Secrétariat de l’ONU qui se rend en RDC cette semaine et qui fait rapport au Conseil en septembre, offre une opportunité de réflexion nouvelle sur le rôle de la mission. Le défi primordial - étant donné que le gouvernement du président Kabila est maintenant, en effet, la principale source d’instabilité du pays - sera de redéfinir les relations de la mission avec Kinshasa. Après une décennie soutenant les institutions de l’État, trouver un juste équilibre entre s’éloigner du gouvernement tout en conservant des relations suffisamment bonnes pour opérer dans le pays sera un dur équilibre. Certes, ce n’est pas une mission que l’on peut accomplir sans le soutien actif et un degré raisonnable de cohérence entre les diplomates internationaux et régionaux en RDC. Pour l’instant, la menace d’une réduction drastique de la MONUSCO apparaît hors des cartes. La nouvelle administration des États-Unis, qui avait suggéré de rechercher des coupes profondes conformément à son lobbying pour des réductions dans les opérations de paix de l’ONU, a signé en juin un budget de mission légèrement inférieur à celui proposé par le Secrétariat. C’est une chance, compte tenu de l’impact néfaste qu’un tel signal du désengagement de l’ONU aurait sur les calculs des communautés et des dirigeants de la RDC.

Mais le Secrétariat et les autres membres du Conseil de sécurité seraient négligents pour voir cela comme un vote pour le statu quo et pour renvoyer les réformes sérieuses. Les États-Unis vont certainement repousser pour des réductions plus importantes, que ce soit cette année ou la prochaine. Il serait préférable de baser la réforme sur une réorientation stratégique maintenant plutôt que sur la pression budgétaire plus tard. De plus, plus important encore, la mission doit s’adapter si elle doit rester efficace. Les priorités devraient inclure :

1. Améliorer le déploiement de la mission à travers le pays dans des équipes mobiles intégrées comprenant des agents des affaires politiques, des responsables des droits de l’homme, des observateurs militaires et des membres du « Joint Mission Analysis Center (JMAC) », assurant une présence régulière de ces équipes dans l’ensemble des 26 provinces du pays . De telles équipes peuvent décourager le mieux possible et documenter la violence et les violations des droits de l’homme, y compris les cas des violences sexuelles et sexistes, par l’engagement et les bons offices avec les responsables locaux, la société civile et les acteurs locaux. Ils pourraient également agir comme un mécanisme d’alerte précoce.

2. Inverser la concentration de la mission dans les provinces orientales. La situation exige aujourd’hui que les Nations Unies couvrent efficacement d’autres régions du pays et adaptent leur approche de la protection fondée sur différents niveaux de violence dans différents domaines. Une empreinte militaire plus légère mais plus agile, qui signifierait protéger les civils par des projections plus que la présence, permettrait à la mission de s’attaquer à l’augmentation de la violence des milices dans des zones comme le Kasaï, tout en conservant une présence à l’est pour se concentrer sur les menaces de nature plus stratégique et dissuader l’incendie régional. Une telle approche nécessiterait une mobilité accrue, une flexibilité et une capacité logistique. Les contributeurs européens des troupes pourraient offrir un soutien logistique de pointe pour aider ce déménagement.

3. Intégrer plus complètement la Brigade d’Intervention de la Force dans la MONUSCO. La FIB joue un rôle important en assurant une participation régionale sous les auspices de l’ONU. Cela dissuaderait également l’ingérence des voisins. Mais idéalement, ses opérations - à savoir la protection des civils et une approche coercitive envers les milices - s’inscriraient dans MONUSCO, sans avoir besoin d’une structure distincte. Dans ce contexte, le secrétariat devrait envisager d’abolir la FIB et d’intégrer ses forces au sein de la mission de l’ONU, en veillant à ce que tous les éléments de la force remplissent leur mandat solide. Un tel déménagement donnerait au leadership de la mission une flexibilité accrue. Si cela n’est pas possible, au minimum, la mission et les contributeurs de la FIB devraient mieux permettre à la FIB de fonctionner à l’extérieur de l’est dans des opérations cinétiques contre des groupes armés avec d’autres unités MONUSCO, au besoin.

4. Examiner la coopération militaire de la mission avec le gouvernement. À grande échelle, les opérations conjointes avec les forces de la RDC contre les groupes armés, longtemps inappropriées, ne sont même pas défendables. Ces offensives n’ont de sens que dans le cadre d’une stratégie globale de stabilisation, et une telle stratégie ne peut être développée en partenariat avec un gouvernement dont les objectifs contrastent maintenant de façon spectaculaire avec ceux de l’ONU.

5. Examiner les activités de stabilisation et de développement à long terme de la MONUSCO, et supprimer complètement la réforme du secteur de la sécurité. Bien que beaucoup de bien ait été fait dans ces domaines, les acteurs politiques aux niveaux provincial et national ont maintenant tendance à bénéficier d’une confiance publique insuffisante pour servir de partenaires efficaces.

6. Investir dans une communication efficace entre la mission et les acteurs humanitaires, compte tenu du rôle crucial qu’ils joueront à mesure que la crise s’aggrave. Cela comprendrait de meilleurs plans de relais pour la présence et la position des troupes dans les zones touchées par les conflits dans lesquelles les humanitaires fonctionnent. Une telle communication contribuera à l’atteinte de l’objectif commun de protection civile.

7. S’assurer que le leadership de la mission continue de chercher des occasions de faire avancer la transition à Kinshasa tout en reconnaissant que son influence sur le président Kabila est limitée. Le Représentant spécial du Secrétaire général, en collaboration avec l’envoyé des Grands Lacs, devrait également inciter les puissances régionales et majeures à accroître leur convergence sur leur engagement en RDC, en s’appuyant sur la FPSC. Bien qu’il ne puisse pas surmonter des positions divergentes envers le président Kabila sur le continent et plus loin, cela pourrait stimuler de nouvelles opportunités pour la diplomatie, en évitant un débat stérile sur les sanctions. L’examen stratégique pourrait également donner l’occasion d’une conversation franche avec les contributeurs de la FIB sur leur réponse à la crise, car une diplomatie efficace de l’ONU nécessite un soutien régional plus important.

Le transfert de pouvoir pacifique que la RDC attend pour sortir de sa crise actuelle semble de plus en plus éloigné, compte tenu de la détermination du président Kabila à rester au pouvoir, de l’incohérence des acteurs régionaux et des acteurs majeurs et, par conséquent, de leur manque d’influence. Mais le défi ne se limite pas à la transition bloquée. Tout le pays est confronté à des menaces de sécurité qui rappellent les années 1990 : l’administration territoriale est dans le chaos, les services sociaux s’effondrent et les institutions de l’État sont violemment contestées.

La crise d’aujourd’hui est nationale et, sans doute, constitue une menace grave pour le pays et la région que celle provoquée par le M23 qui a motivé le PCSF en premier lieu. Pourtant, l’engagement régional et international semble se faner à mesure que le danger augmente. Bien que la MONUSCO seule ne puisse pas résoudre la crise de la RDC, elle peut jouer un rôle essentiel dans la dissuasion de la violence, prévenir les pires ravages de la crise et renforcer les pouvoirs régionaux et principaux en vue d’un engagement et d’un consensus renouvelés. L’examen stratégique est l’occasion de changer son mandat dans cette direction.

Cordialement, (S) Jean-Marie Guéhenno, Président et CEO International Crisis Group »

Posted by Faustin Mbusa

Glpic Advocacy Officer

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