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4 janvier : Journée des Martyrs de l’Indépendance de la RDC

« Le peuple d’abord ! », un vieux souvenir dans la nouvelle démocratie globalisée du Congo-Kinshasa : Trajectoires des défaites nationalistes

Par Fraternel D. Amuri Misako

« Le nationalisme des Congolais se replie dans le rêve de ce qu’ils pourraient être, parce qu’ils sont trop déçus de ce qu’ils sont. (…) Cette passion jalouse n’est pas l’apanage des seuls Congolais, mais dans peu de pays atteint-elle ce degré de permanence et d’universalité. Sans doute parce que peu de pays soumettent leurs citoyens à un tel degré d’incertitude et de défiance ».

L’élection présidentielle du 28 novembre 2011 au Congo-Kinshasa, a donné Joseph Kabila, candidat à sa propre succession, victorieux (48,95%) devant Etienne Tshisekedi (32,33%), principal opposant incarnant la lutte congolaise pour l’instauration de la démocratie. Lors de ce scrutin à un tour consacré par la controversée révision constitutionnelle de janvier 2011, les slogans tenant lieu de programmes politiques et de projets de société se résument, du moins pour ces deux candidats parmi les onze, en ces termes : la politique de « cinq chantiers » ou « le social d’abord ! » qui devrait se poursuivre pour permettre au président sortant de parachever l’œuvre commencée ; l’engagement de servir « le peuple d’abord ! » parce qu’il n’aurait pas été bien servi par les régimes passés, pour le second. En dépit des critiques acerbes affluant de partout (internes et externes) et dirigées contre le régime Kabila autour du récent processus électoral, « ayant géré le pays pendant dix ans (depuis 2001) », il semble surprenant pour de larges masses et bien des élites congolaises que le discours foncièrement mobilisateur et nationaliste, voire populiste (le peuple d’abord !) ne débouche pas sur des résultats escomptés en faveur de Tshisekedi ou de tout autre opposant s’affichant comme nationaliste. Comment comprendre et expliquer un tel revers nationaliste dans ce contexte de crise de légitimité du régime en place ? Sans tomber dans le piège de nivellement des trajectoires, nous livrons ici quelques repères ou « constantes » nationalistes du passé politique congolais (qui n’est pas toujours démocratique), permettant de comprendre avec lucidité les tendances actuelles de l’univers politique. En effet, la démocratie en formation au Congo-Kinshasa est confrontée à un certain nombre de défis dont la globalisation en particulier. Notre démocratie, sans peut-être le savoir ni le vouloir, est condamnée à la logique de la globalisation qui implique sa mise en cohérence avec les intérêts internationaux, ceux des puissances globalisantes de l’économie-monde. Désormais, « les multinationales gouvernent tandis que les Etats gèrent ». Cette nouvelle version de la division du travail pose le problème de choix des « bons présidents-gestionnaires » dans un Etat « gatekeeper » comme le Congo-Kinshasa. Comme observation préliminaire, notons que notre analyse ne s’encombre point de normativisme (le juridisme). L’essentiel, pour nous, est de cerner le sens d’une victoire électorale congolaise malgré les divergences constatées entre la légalité et la légitimité, entre le droit et les faits : « l’accouchement sous césarienne » de la victoire en faveur d’un homme politique dont le potentiel gestionnaire (capacité à servir l’extérieur en priorité) est jugé suffisant dans ce contexte anarchique de type hobbesien, nous intéresse au plus haut point. Provisoirement proclamé vainqueur dans un climat de tensions par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) en date du 9 décembre 2011, Joseph Kabila a été prématurément confirmé par la Cour suprême de justice le 16 décembre 2011 (au lieu du 17 décembre) avant de prester serment, presque solitaire , le 20 décembre 2011 malgré le profond décalage entre la légalité et la légitimité interne. La prédominance de la légitimité externe des gouvernants que renforce la globalisation de la démocratie, désormais source de nouvelles crises en Afrique (comme en Côte d’Ivoire), est une donnée fondamentale dans la présente réflexion. En procédant à la mise en perspective historique, nous sommes à même de repérer les séquences du changement des enjeux qui ont déterminé dans le temps la confrontation entre les nationalistes et leurs partenaires, d’une part, et les impérialistes et leurs complices, d’autre part. « Le changement s’inscrit dans l’histoire. Il est l’histoire. Il n’y a donc point de sociologie ou de science politique sans scruter le passé, sans placer l’objet de notre étude dans la perspective historique. Toute explication doit donc débuter par la question des origines et se poursuivre des acteurs. L’immense avantage de ce procédé chronologique est de découvrir tous les faits et tous les facteurs de causalité dans leur contexte naturel, enchaînés à leurs antécédents ». Pour mémoire, le Congo est un espace qui n’expérimente pas pour la première fois le phénomène de globalisation. En remontant à l’historicité de ce phénomène au Congo, l’on décèle un problème d’ampleur ou de degré et non de nature de la domination héritée d’un long passé fort homogène : la politique de la porte-ouverte consacrée par les puissances signataires de l’Acte de Berlin en 1885 a déterminé le cadre institutionnel de la vie économique et politique sous l’Etat Indépendant du Congo (EIC) du roi Léopold II dans le bassin du Congo. Ce régime, littéralement d’un Congo ouvert et livré aux influences de toutes les puissances, donc globalisé, a marqué le fonctionnement de toutes les institutions, même après la colonisation (Congo belge) et consacré l’extraversion de cet espace géopolitique, géostratégique et économique. Cependant, aujourd’hui, ces puissances, plutôt que de demeurer exclusivement occidentales, sont devenues aussi africaines (Afrique du Sud, Angola…) et asiatiques (Chine, Inde…) appelées « New Emerging Powers ». Avec des enjeux plus complexes qu’hier, ces acteurs structurent les peuples et les institutions ainsi que les espaces dans un contexte de déclin normatif à l’échelle internationale . Le principe d’anarchie caractérisant la scène internationale tend à dégénérer et à favoriser la restauration de la jungle que redoutait Thomas Hobbes. La mise en perspective historique permet de comprendre le changement d’enjeux marquant les principales trajectoires de la période postcoloniale. Ces trajectoires correspondent à la fois aux régimes politiques et aux contextes de l’environnement international. Notre attention est portée sur les aspects critiques c’est-à-dire les crises ouvertes comme les guerres civiles dites nationalistes ou anti-impérialistes menées au nom de la démocratie dans le Congo post-colonial.

Première séquence : 1963—1965

Sous la Première République (1960-1965), la rébellion connue en 1964-1965 correspondait au contexte international de la « Guerre froide ». Ici l’enjeu reposait sur la délicatesse de la poursuite par les nationalistes de la « gestion de l’indépendance du Congo après l’assassinat du Premier ministre Patrice Emery Lumumba ». Dans ce contexte, la Belgique et les Etats-Unis sont identifiés comme les principales forces impérialistes ayant cautionné, non seulement l’exclusion des nationalistes (vainqueurs des élections de mai 1960) de la gestion de l’Etat, mais surtout l’assassinat du Premier ministre dont les rebelles se déclaraient les vengeurs légitimes. Les élites des mouvements et partis modérés, y compris les cadres des entreprises et les fonctionnaires, sont assimilées aux complices (collaborateurs ou « collabos ») des impérialistes. Par contre, les Etats dont principalement l’URSS, l’Egypte, la Tanzanie, le Burundi, le Congo-Brazzaville, l’Algérie, le Ghana, la Guinée, la Tchécoslovaquie, la Chine populaire, le Mali… sont considérés comme des partenaires directs des combattants révolutionnaires de l’Armée populaire de libération (APL). Le résultat, après la guerre, c’est que la rébellion était mâtée par les forces dites impérialistes ayant soutenu le régime modéré et complice de Kinshasa, siège des institutions politiques nationales.

Deuxième séquence : 1996—1997

La longue période marquée par l’absence d’initiatives d’actions protestataires de grande envergure, correspond au long règne du président Mobutu dont le régime consolidé à la faveur des forces impérialistes a consacré le statu quo face aux velléités nationalistes du changement. Jouissant ainsi du préjugé favorable en Afrique et du soutien de l’Occident, dû à son anticommunisme foncier, le général Mobutu a pu se débarrasser dans l’impunité et le silence quasi-absolu des pays étrangers, de toute opposition réelle ou supposée à son absolutisme . Cependant, avec la fin de la « Guerre froide » entraînée par l’effondrement de l’empire soviétique (l’ex-URSS), l’on assiste à un retour de la logique des violences politiques dont particulièrement la guerre. Celle-ci est perçue comme l’unique moyen efficace de réaliser le changement tant attendu sur les plans politique, économique et social. Comme l’a si fort souligné Sessanga Hipungu Dja Kaseng Kapitu, « (…) Pour une importante partie de la population subsaharienne, la guerre civile est préférable à la situation de paix, dès lors qu’elle agit comme un facteur décisif de redistribution des avantages matériels et symboliques dans la société. Pour cette population, la paix n’a qu’une vertu de conserver les inégalités et d’enfoncer un peu plus les plus pauvres dans la misère. La guerre redistribue les rôles et compense les inégalités qui auraient été fatalement vécues dans une situation de paix prolongée ». C’est dans ce contexte précis que s’inscrivait la vague des séquences militaristes connues de 1996 à 2002. En effet, l’imaginaire collectif congolais fait une distinction nette entre la première guerre (1996-1997) menée par l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (l’AFDL) et la seconde (1998-2002) déclenchée par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) bien que les deux n’aient cessé de brandir leur statut de « guerre de libération ». Les deux guerres ont été soutenues par les mêmes alliés étrangers de la région des Grands Lacs (principalement le Rwanda et l’Ouganda). D’après les représentations populaires, la guerre de l’AFDL, bien que soutenue par une kyrielle de forces étrangères, était effectivement une guerre de libération du peuple congolais (ex-zaïrois) de la dictature de Mobutu. A ce titre, cette guerre valait une révolution car elle mettait fin au long règne d’un acteur voué au service des impérialistes. Cependant, ce qui échappe à la connaissance des masses populaires congolaises, c’est l’importance des alliances ayant déterminé la victoire de l’AFDL sur le régime Mobutu. Cros et Misser soulignent à ce sujet : « Avant même d’être arrivé au pouvoir, Kabila a bénéficié du soutien logistique d’un opérateur minier basé au Kansas et au Canada, Jean-Raymond Boulle, dont la société, American Mineral Fields (AMF), met à sa disposition un avion. L’octroi de concessions appartenant à des opérateurs miniers nationaux (Office des mines de Kilo-Moto) à des sociétés belges ou canadiennes, telles Barrick (parmi ses conseillers siégeait, en 1997, l’ex-président George Bush senior) et Banro, entamé par le Premier ministre Léon Kengo wa Dondo dans les dernières années précédant la chute de Mobutu, s’accélère sous le régime de Kabila, démentant la rhétorique nationaliste et lumumbiste ». Avec comme nouvel enjeu du conflit, « la gestion démocratique des bienfaits de l’indépendance », jamais assumée par les Congolais eux-mêmes, les mêmes masses populaires (dont les miliciens Maï-Maï) ont considéré les puissances occidentales du bloc francophone (notamment la Belgique et la France) et les ex-FAR et Interahamwe comme les ennemis de l’action révolutionnaire de 1996-1997, le régime de Mobutu n’étant qu’un simple complice de cette domination impérialiste combattue et vaincue. Cette lecture venant des hommes ordinaires, prend de l’importance et acquiert une légitimité réelle au fil du temps. Ignorant tout du soubassement de la guerre, au-delà de la simple propagande sur l’impératif de la démocratisation en RDC, les masses rurales/paysannes cloisonnées dans les terroirs dont émergent les miliciens Maï-Maï, étaient persuadées que la présence des puissances occidentales les plus influentes aux côtés des forces alliées dites révolutionnaires de l’AFDL, était un acte de bonne foi et de soulagement pour le peuple congolais face au régime de Mobutu. Particulièrement sur la démocratisation et les droits de l’homme ayant justifié la guerre contre l’ancien régime, Cros et Misser donnent un portrait clair des comportements typiquement cyniques adoptés par les acteurs tant nationaux qu’internationaux sous le nouveau régime révolutionnaire : « C’est l’engouement. Tout le monde feint d’oublier que Kabila s’est autoproclamé chef de l’Etat en prêtant serment à lui-même et en abolissant les institutions de la première transition. Les enquêtes de l’ONU sur le massacre par l’AFDL, alors commandée par Joseph Kabila et par l’armée rwandaise, de dizaines de milliers de réfugiés hutus utilisés comme boucliers humains par les ex-Forces armées rwandaises, n’aboutiront jamais à des sanctions ».

Comme on peut s’en apercevoir, c’était tout le contraire de ce que les élites intellectuelles et politiques averties savaient du cours des événements de cette période : à l’instar du processus « Scramble for Africa » consacré par la Conférence de Berlin, l’enjeu de cette guerre n’était ni la démocratie ni les droits de l’homme mais plutôt l’accès aux ressources économiques et stratégiques. Dans une livraison du journal Le Potentiel, on peut lire ceci : « Sous prétexte de revendiquer leur nationalité, des Tutsi congolais dits Banyamulenge et trois Etats voisins africains, en l’occurrence l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi, ont été armés par les puissances extérieures et les multinationales anglo-saxonnes pour attaquer la République du Zaïre de Mobutu en 1996. Au cours de l’avancée des troupes rwandaises, burundaises et ougandaises, les multinationales signent des contrats de concessions minières avec la rébellion de l’AFDL dirigée par Laurent-Désiré Kabila. L’enjeu était de taille : contrôler tout l’Est du Congo qui regorge des minerais stratégiques. La RDC héberge plus de 75% des réserves mondiales de coltan, plus du tiers des réserves mondiales de cobalt, 10% de réserves mondiales de cuivre…Elle sera bientôt parmi les grands producteurs du pétrole ». Mettant en exergue les vertus de la bipolarité et les effets de son déclin sur la géopolitique de l’Afrique en général et la stabilité des régimes en place en particulier, Ngbanda déclare : « Depuis 1960, Mobutu est resté un allié très fidèle des Etats-Unis en Afrique. Cette fidélité a été déterminante pendant la guerre froide où Washington et Moscou se disputaient le contrôle des matières premières et les sites stratégiques en Afrique. En 1989, le mur de Berlin est tombé, sonnant le glas de la guerre froide et annonçant une nouvelle ère de la suprématie mondiale des Etats-Unis ». Quoi qu’il en soit, l’AFDL, dirigée par L.-D. Kabila (porte-parole), est identifiée comme une force nationaliste ayant pour principaux partenaires le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi, l’Angola, l’Erythrée et le Tchad en tant que forces nationalistes africaines. Outre les milices Maï-Maï au niveau interne du Congo, sont associées les puissances occidentales du bloc anglophone chapeautées par les Etats-Unis en tant que principal pourvoyeur des ressources pour la poursuite de la guerre jusqu’à son aboutissement final de prise du pouvoir à Kinshasa.

Troisième séquence : 1998—2002

La guerre, de 1998 à 2002, a été qualifiée d’agression par le régime de Kabila, du moins à ses débuts. L’enjeu de cette guerre est perçu à deux niveaux : selon que l’on considère les rapports de force entre le groupe RCD-alliés et le régime Kabila ou selon que l’on se limite à analyser les rapports de force entre ce groupe et les milices Mai-Maï. L’issue de cette guerre est fondamentalement marquée par le Dialogue intercongolais qui intervient après l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila. Forts de l’expérience de l’assassinat de Lumumba en 1961 (le 17 janvier) malgré la présence de l’Organisation des Nations Unies au Congo (ONUC) et celle de l’assassinat de Kabila en 2001 (le 16 janvier) en dépit de la présence de la MONUC à Kinshasa, les miliciens Maï-Maï, en tant que nationalistes, sont demeurés pessimistes quant à la fin effective de la guerre. Pour la majorité des Congolais, acteurs politiques ou non, les deux assassinats politiques sont révélateurs du rôle réel de l’institution dénommée « ONU » : il s’agit simplement, pour beaucoup d’entre eux, d’un instrument diplomatique exceptionnel à la portée des puissances impérialistes leur permettant de briser toute forme de résistance de la part des forces nationalistes dans le Tiers-monde. De façon claire, l’ONU est perçue comme cet instrument de domination des opprimés à l’échelle mondiale, dont se servent les grandes puissances capitalistes. De sorte que l’on serait tenté de conclure à la consécration de l’assassinat politique comme procédé de dissuasion des personnalités politiques rêvant de fonder une tradition nationaliste. Ces deux cas d’assassinat politique permettent de comprendre comment les forces impérialistes ont réussi à vaincre l’intransigeance des acteurs clés du camp nationaliste, fondant ainsi un mécanisme de régulation externe de systèmes politiques africains. En effet, même s’il n’est pas permis d’y croire aujourd’hui de façon formelle, tout au moins les faits donnent une clé de lecture du phénomène d’assassinat politique des nationalistes au Congo-Kinshasa. Autant l’histoire est remplie, sinon sursaturée des faits tragiques, autant cette histoire a favorisé l’émergence des acteurs aux penchants messianiques et nationalistes. Pour les milices Maï-Mai, le rôle de l’ONU séjournant depuis 1999 en RDC ne saurait être démontré en dehors de la poursuite des intérêts des puissances. Cros et Misser sont conscients de la part de responsabilité de l’ONU dans la complexification des problèmes au Congo-Kinshasa. « Les contours de son territoire ont été déterminés par la conférence de Berlin et les conséquences de ce partage se font sentir jusqu’à nos jours. Qui plus est, les acteurs occidentaux continuent à jouer un rôle important dans l’histoire du pays, soit directement, soit au travers des Nations Unies. Leurs ingérences ou leurs refus d’ingérence ont été déterminants tout au long de l’histoire du pays ». Adoptant le langage de la dérision, les miliciens Maï-Maï en viennent à interpréter la première mission de l’ONU au Congo (ONUC) comme désignant simplement « Opération contre les Nationalistes Unitaristes au Congo », celle-ci ayant favorisé par son indifférence l’assassinat de Lumumba. La coalition africaine se brisa à propos du problème Lumumba et du rythme de l’action de l’ONU contre le Katanga [en sécession]. De plus, elle découvrit que le secrétariat des Nations unies menait sa politique propre et que cette politique était fortement influencée par les Etats-Unis. Dès 1962, tous les Etats africains vinrent—plus ou moins—à l’aide des Nations unies dans son action enfin victorieuse contre le Katanga. On peut considérer ce succès comme une victoire des stabilisateurs qui se trouvaient au sein même de l’opération ONU. Cependant, l’effet cumulatif de deux ans et demi d’hésitations et d’inconséquences ainsi que du fait que l’ONU n’agissait que lorsqu’elle avait l’appui des Etats-Unis, devait détruire les espoirs placés dans l’Organisation internationale comme agence d’un règlement des conflits africains conforme aux aspirations des Africains. Quant à la MONUC , celle-ci est présente à Kinshasa quand intervient l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila en pleine guerre. Dans un intervalle de 40 ans, deux principaux nationalistes congolais de la période post-coloniale sont assassinés pendant leur exercice des hautes fonctions d’Etat malgré la présence de l’Organisation des Nations Unies au Congo. La multiplicité des opérations est toujours justifiée par l’insécurité demeurée endémique dans l’Est comme si la MONUC poursuivait en priorité d’autres objectifs non encore atteints à ce jour . Le bilan mitigé de la « Mission » est éloquent à cet égard : la paix déclarée solennellement comme établie à la suite des accords signés par des acteurs (ex-belligérants principalement) ne représentant pas le peuple congolais de manière légitime au niveau national, contraste avec la recrudescence des violences dans les milieux ruraux représentant le local complexe . La majorité des Congolais basés à l’Est du pays a carrément surnommé la MONUC, « shangazi Monique ». La MONUC, remplacée aujourd’hui par la MONUSCO à la suite de la reconfiguration du mandat, reste présente dans les esprits des hommes ordinaires et que rien de visiblement matériel ne saurait persuader sur les possibles progrès en matière de sécurité dans le Congo profond qui leur sert de baromètre. Cette politique de « stabilisation » d’une paix fragile mais nécessaire, conduirait au maintien du statu quo dans la mesure où la situation présente sur le terrain est toujours jugée dramatique ou chaotique. La pacification de l’Est du Congo constitue le chantier le plus complexe qui échappe à toute occultation par les discours officiels.

Le premier assassinat a été commis dans le contexte de la guerre froide, qui faisait admettre l’hypothèse du suicide volontaire de Lumumba par sa collaboration avec le bloc communiste chapeauté par l’ex-URSS. La rébellion des vengeurs de Lumumba en 1964-1965 n’a pas bénéficié de soutien occidental face au gouvernement en place. Les efforts déployés par les Etats africains à travers l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) ont été vains. Les révolutionnaires, par la forte voix de Ben Bella appuyée par celle de Nasser, de Nkrumah et de Touré et soutenue par la Tanzanie et l’Ouganda, affirmaient que la rébellion devait être considérée comme la lutte de l’Afrique révolutionnaire contre le néo-capitalisme. Le rôle de l’OUA devait consister à préconiser un cessez-le-feu et une conférence avec Tshombe et les leaders du gouvernement de Stanleyville traités sur le même pied. Ceci constituait, naturellement, une position pro-rebelle, barrant l’utilisation par Tshombe de ses forces supérieures et déniant à celui-ci une légitimité plus grande que celle des leaders rebelles . Cette hypothèse était rejetée par Tshombe tant en ce qui concerne les négociations avec les rebelles qu’en ce qui est de la suspension du recrutement de mercenaires et de l’aide militaire étrangère car se trouvant en position de force. Le second assassinat, par contre, s’inscrit dans le contexte de la post-guerre froide et de la globalisation. Cette période n’accorde pas de marge de manœuvre comme ce fut pendant la rébellion de 1964-1965. Ainsi, constate Singleton, en 1961, un Tshombe aux abois, cherchant à se faire légitimer par l’Ouest, passait ses heures de veille à dénoncer le « communisme » à Léopoldville et incidemment à Accra, au Caire et à Conakry et un Gizenga, également aux abois, dénonçait « l’impérialisme de l’OTAN » pour justifier un éventuel soutien de l’Est. Le même procédé fut employé par Tshombe en 1964 avec plus de succès. Le Congo servit de principal test, dans l’arène africaine, de la technique universelle de faire appel à la guerre froide pour parer à une défaite locale .

Comprendre les tendances actuelles : quand l’Etat gère plutôt que de gouverner !

Le président Laurent-Désiré Kabila, ancien partisan du bloc communiste, est assassiné, non plus officiellement pour un enjeu d’ordre idéologique, mais bien pour un enjeu à la fois géostratégique et économique, incompréhensible pour la majorité des masses congolaises. Cros et Misser relèvent certains des griefs formés contre Kabila en ces termes : « Le discours officiel insistait sur l’autarcie économique, y compris pour fabriquer des tanks et des armes de guerre, et sur le recours aux brigades de production. Mais l’ère Kabila a surtout coïncidé avec un rush d’aventuriers absolument étrangers à la rhétorique nationaliste du chef de l’Etat. La promulgation par Kabila, en janvier 1999, de deux décrets qualifiés de « meurtriers » pour l’économie congolaise par l’envoyé spécial de l’Union européenne dans la région des Grands Lacs, Aldo Ajello, a considérablement encouragé la fraude du principal produit d’exportation, le diamant ». Contrairement au refus du gouvernement modéré (pro-occidental) de traiter sur le même pied avec les rebelles nationalistes (réputés pro-communistes) des années 60, le gouvernement de Kabila, réputé récalcitrant, a été contraint d’accepter la signature de l’Accord de cessez-le-feu de Lusaka (Zambie), conférant la légitimité aux rebelles du RCD appuyés par des pays pro-occidentaux. Alors que Kabila persistait à n’admettre que l’hypothèse de la guerre d’agression imposée au Congo, la signature de cet accord consacra la reconnaissance formelle de la rébellion. Sans avoir capitulé devant l’adversaire et malgré les capacités militaires acquises grâce au soutien de ses alliés de la SADC (l’Angola, la Namibie et le Zimbabwe), le gouvernement Kabila a dû prématurément s’engager dans la voie des négociations, donnant ainsi aux rebelles de larges chances d’exister politiquement pendant et après la guerre . De ce qui précède, il est permis d’admettre que l’adoption d’une stratégie contraire par le nouveau président, Joseph Kabila, fils de Laurent-Désiré Kabila assassiné, procède de cette rationalité incarnée par le procédé d’assassinat politique des acteurs nationalistes. Le fait, pour le jeune président, de se rappeler le passage des « météores », ici la brièveté du séjour des nationalistes Lumumba et Kabila au pouvoir, suffit à déclencher le réflexe de défense. L’espérance de vie du pouvoir a ainsi entraîné Kabila fils à apparaître comme l’antithèse de Kabila père : « Avec l’avènement du fils Kabila, le 26 janvier 2001, on assiste à un tournant. Une partie de la vieille garde est écartée. Les relations reprennent avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. On assiste à une libéralisation de l’économie, à l’abolition du monopole d’exportation des diamants accordé à une firme israélienne, ainsi qu’à la reprise de la croissance du produit intérieur brut à partir de 2002 (+7% en 2004), après une décennie au cours de laquelle des taux négatifs ont été enregistrés durant la plupart des exercices. Les institutions de Bretton Woods ont également tenté d’impulser des réformes en promouvant de nouveaux codes minier, forestier et des investissements. Elles ont aussi appuyé la restructuration des entreprises d’Etat comme la Gécamines et la révision des contrats de guerre. Elles ont également mobilisé la communauté internationale, au cours de plusieurs réunions des bailleurs de fonds en 2003 et en 2004, dont les promesses de financement ont dépassé 5 milliards de dollars, pour appuyer un programme multisectoriel d’urgence pour la réhabilitation et la reconstruction, comprenant un important volet infrastructures. De nouveaux investissements ont eu lieu ».

Il est manifeste que la disparition brutale des nationalistes empêchant la formation et la cristallisation de cet esprit nationaliste donne à penser qu’il n’existe pas une réelle tradition nationaliste au sein de la société congolaise. Depuis 1960, ce sont les régimes modérés qui ont une vie longue, l’espérance de vie des ceux nationalistes n’étant pas attestée. Particulièrement sous le régime Mobutu, plus d’une génération est restée persuadée que la stabilité ou la longévité d’un règne rimait avec l’attitude modérée du détenteur du pouvoir. Ce dernier est censé en faire montre dans ses rapports avec les forces occidentales dominantes ainsi que leurs représentants au niveau régional ou sous-régional sur le continent africain. Richard Miller observe par exemple que Lumumba aurait survécu et, peut-être, aurait consolidé son pouvoir s’il avait collaboré étroitement avec les Nations unies plutôt qu’avec l’Union soviétique .

Pour ne pas conclure

Ce papier n’a pas eu d’autre objectif que de revisiter le nationalisme congolais en vue d’en évaluer l’efficacité dans la contemporanéité à partir de l’événement récent d’élection présidentielle au Congo-Kinshasa. Comme leçon, les mauvaises expériences ou les défaites nationalistes, loin de provoquer la démobilisation dans le chef de la jeunesse montante, alimentent plutôt le désir ardent d’expérimenter le nationalisme. Celui-ci consisterait, pour nombre de jeunes ambitieux, à venger par la violence les populations frappées par la misère due aux dysfonctionnements des régimes dits modérés. Les mauvaises expériences connues par des générations entières de jeunes, frustrés et désemparés, conduiraient, par un processus de sédimentation, à la cristallisation d’une culture de la violence prenant appui sur la religion pour se légitimer. Les sentiments anticolonialistes et ultranationalistes suscités par les déboires économiques et sociaux, enregistrés sans alternatives sous les régimes dits modérés au fil des années, trouveraient leur meilleur cadre d’expression dans les enclaves rurales, voire urbaines, avec la formation des milices, et dans les métropoles occidentales avec des mobilisations monstres. Sur cette dernière catégorie, il est fondamental de noter que la plupart des Congolais de la diaspora appelés aujourd’hui « Les Combattants » n’ont rien à perdre en tant que « conjoncturés » ou « indignés » par la double crise de l’Afrique (terre mère devenue le symbole de l’enfer) et de l’Occident (terre d’accueil, le mirage d’un paradis terrestre). Tous pensent ainsi jouer simplement leur rôle dans cette révolution globalisée de la jeunesse africaine en quête d’identité et de citoyenneté effectives dans une Afrique où ils vivraient humainement et humblement sans forcément être membre de la classe dirigeante ni complice des intérêts étrangers. En somme, servir son peuple ne devrait pas constituer l’exception de la gouvernance à l’ère de la globalisation démocratique. De même, un nationaliste pragmatique ne saurait s’opposer aux intérêts des étrangers, en tant que partenaires, sans menacer sa propre existence, politique ou autre, soit-elle.

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